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ce que le jour doit à la nuit

   Elle était derrière moi, frêle, fantomatique. On aurait dit qu’elle sortait de la pénombre, exactement comme la nuit du drame, toute ruisselante de cette même nuit tant sa robe noire, ses cheveux noirs, ses yeux noirs perpétuaient le deuil qu’une année entière n’avait pas atténué d’un cran. Il m’avait fallu plisser les yeux pour la distinguer. Maintenant qu’elle se tenait à un mètre de moi, je remarquai qu’elle avait changé, que sa beauté d’autrefois s’était rétractée, qu’elle n’était que l’ombre d’une époque, une veuve inconsolable qui avait décidé de se laisser aller, la vie lui avait pris ce qu’elle ne saurait lui rendre. Tout de suite, je pris conscience de mon erreur. Je n’étais pas le bienvenue. Je n’étais qu’un couteau dans la plaie. Sa rigidité, ou plutôt son impassibilité glaciale, me désarçonna, et je mesurai l’étendue du tort que j’étais en train de commettre en croyant réparer ce que j’avais détruit de mes propres mains. Et puis il y avait ce vous, péremptoire, désarmant, intenable, qui me catapultait loin, très loin, qui m’effaçait presque, qui me vouait aux gémonies. Emilie m’en voulait. Je crois qu’elle n’avait survécu à son malheur que pour m’n vouloir. Elle n’avait pas besoin de me le dire. Son regard s’en chargeait. Un regard inexpressif, qui semblait surgir des antipodes tout en me tenant à distance, prêt à me repousser au bout du monde si je tenais de le soutenir.

-Qu’est ce que vous voulez ?

-Moi ? fis-je bêtement.

-Qui d’autre ?...Vous êtes venu la semaine dernière, la semaine d’avant, et presque tous les jours. A quoi jouez-vous ?

  Ma gorge se contracta. Impossible de déglutir :

-Je … passais par là… par hasard… j’ai cru t’avoir vue derrière la vitrine, mais je n’en étais pas sûr. Alors je suis revenu m’assurer que c’était bien toi…

-Et alors ?...

-Ben, je m’étais dit… je ne sais pas… J’ai voulu te saluer…enfin, voir si tu allais bien… te parler, quoi. Mais je n’ai pas osé.

-As-tu jamais osé une seule fois dans ta vie ?...

  Elle sentit qu’elle venait de me blesser. Quelque chose remua au fond de ses yeux chargés de nuit. Comme une étoile filante qui s’éteint à l’instant où elle s’enflamme

-Ainsi, tu as retrouvé l’usage de la parole. Depuis le temps que tu ne savais quoi dire… Tu voulais me parler à propos de quoi ?

  Seules ses lèvres remuaient. Son visage, ses mains maigres et blafardes entrelacées, son corps en entier demeurait inébranlable. Ce n’était même pas des paroles, juste un souffle qui sortait de sa bouche, juste un souffle qui sortait de bouche, pareil à un sortilège grandissant.

-Je crois que j’ai mal choisi le moment.

-J’aimerais qu’il n’y en ait pas d’autres. Autant qu’om finisse. Tu voulais me parler à quel sujet ?

-De nous deux, dis-je comme si mes pensées avaient décidé de s’exprimer en se passant de moi.

  Un léger sourire effleura ses lèvres.

-De nous deux ? Avons-nous jamais été deux ?

-Je ne sais pas par où commencer

-J’imagine.

-Tu ne peux pas savoir combien je regrette. Je suis tellement, tellement… Est-ce que tu me pardonneras un jour ?

-Qu’est-ce que ça changerait ?

-Emilie… je suis tellement désolé.

-Ce ne sont que des mots, Younes. C’est vrai, il fut un temps où un mot de toi aurait changé le cours du destin. Mais tu n’as pas osé le prononcer. Il faut que tu comprennes que tout est fini.

-Qu’est ce qui est fini, Emilie ?

-Ce qui n’a jamais vraiment commencé.

 

 

                       Yasmina Khadra

 

Tag(s) : #Littérature

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