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   Elle s’investit un mal incongru, demandait un remède pour justifier sa présence dans mon officine. Je notais sur le registre sa commande, la servit quand le produit était disponible, et c’était tout. Elle s’accordait quelques minutes de méditation, hasardait une ou deux réflexions, une ou deux questions pratiques  autour du mode d’emploi du médicament puis rentrait chez elle. A vrai dire, elle espérait provoquer en moi un soubresaut, un déclic qu’elle guettait désespérément pour me rouvrir son cœur ; je ne l’encourageais pas. Feignant de ne pas remarquer son insistance muette, tragiquement muselée, je luttais pour ne pas céder, certain que si je venais à montrer un signe de faiblesse, elle en profitait pour relancer ce que je me tuais à dissimuler.

   Durant cette grossière manœuvre que je répugnais à assumer, tandis que je jouais à celui qui ne se rendait compte de rien, je souffrais. De visite en visite- plus exactement, de séparation en séparation-, je m’apercevais  qu’ Emilie prenait possession de mes préoccupations, qu’elle gagnait du terrain, qu’elle devenait mon principal centre d’intérêt. La nuit, je ne pouvais m’endormir sans penser en revue ses gestes et ses silences.  Le jour derrière mon comptoir, j’attendais qu’elle se manifestât ; chaque client qui débarquait m’apportait un pan de son absence si bien que je me surprenais à me languir d’elle, à sursauter quand le carillon d’entrée tintait et à m’énerver quand ce n’était pas elle qui poussait la porte. Quelle mutation était en train de s’opérer de moi ? Pourquoi m’en voulais-je d’être quelqu’un de sensé ? La correction devrait-elle primer sur la sincérité ? A quoi servirait l’amour s’il ne supplantait pas les sortilèges et les sacrilèges, s’il devait s’assujettir aux interdits, s’il n’obéissait pas à sa propre fixation, à sa propre démesure ? … Je ne savais où donner de la tête. Et le chagrin d’Emilie me paraissait pire que toutes les abjurations, toutes les profanations et tous les blasphèmes réunis.

- Ça va durer jusqu’à quand, Younes ? me demanda t–elle, à bout.

- Je ne vois pas de quoi vous voulez parler.

- Ça crève les yeux, pourtant. Je veux parler de nous… Comment pouvez-vous me traiter de la sorte ? Je viens plusieurs fois dans cette sinistre pharmacie, et vous faites semblant d’ignorer ma peine, ma longanimité, mes attentes. On dirait que vous faites exprès de m’humilier. Pourquoi ? Que me reprochez-vous ?

- …

- Est-ce à cause de la religion ? C’est parce que je suis chrétienne et vous musulman, c’est ça ?

- Non.

- Alors de quoi s’agit –il ?

                                                                            Yasmina Khadra

 

Tag(s) : #Littérature

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