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ce que le jour doit à la nuit

  Jean Christophe parti, Fabrice marié, Simon devenu insaisissable depuis qu’il était associé à Mme Cazenave, mon monde se dépeuplait. Je me levais le matin de bonne heure, m’enfermais la journée dans la pharmacie, ensuite, une fois le rideau de fer baissé, je ne savais quoi faire de ma soirée. Au début, je me rendais dans le snack d’André négocier trois ou quatre parties de billard avec José, je rentrais chez moi, puis je n’osais plus me hasarder dans les rues à la tombée de la nuit. Je remontais dans ma chambre, prenais un livre et lisais plusieurs fois le même chapitre sans l’assimiler. Je ne parvenais pas à me concentrer. Pas même avec mes clients. Combien de fois avais-je mal déchiffré le gribouillage des médecins sur une ordonnance, servi un produit au lieu d’un autre, m’étais-je oublié de longues minutes devant les étagères, incapable de me rappeler où était rangé tel ou tel médicament ? A table Germaine me pinçait régulièrement sous la table pour m’éveiller à moi-même. Distrait, j’oubliais de manger. Mon oncle avait de la peine pour moi, mais il ne disait rien.

   Puis les choses s’accélèrent. Puisque j’étais trop mou pour leur coller aux trousses, elles me distancèrent, ne furent plus cas pour moi. Fabrice eut un premier bébé, un adorable bout de chou rose et joufflu, et s’installa avec Hélène à Oran. […] De son côté, Andr2 épousa une cousine de trois ans son ainée et s’envola pour les états unis. […]

   Je m’ennuyais.

   La plage ne ma disait rien. Mes amis dispersés, le sable brûlant ne savait plus me raconter les délices du farniente et les vagues éteignaient une à une mes rêveries maintenant que je n’avais plus personne avec qui les partager. Souvent je n’éprouvais pas le besoin de sortir de ma voiture. Je préférais me ramasser derrière mon volant, garé au haut d’une falaise, et contempler les rochers taciturnes contre lesquels les flots se prenaient pour des geysers. J’aimais m’oublier ainsi des heures durant, à l’ombre d’un arbre, les mains sur le volant ou les bras rejetés par-dessus le dossier de mon siège. Les piaillements des mouettes et les cris des enfants voltigeaient au milieu de mes soucis et me procuraient une sorte de paix intérieure à laquelle je ne renonçais que tard dans la nuit lorsque aucun bout de cigarette ne brillait sur le sable.

                       Yasmina Khadra 

Tag(s) : #Littérature

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