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ce que le jour doit à la nuit

    Quelques jours avant les fiançailles, au moment où je m’apprêtais à baisser le rideau de fer, Emilie me poussa à l’intérieur de la pharmacie. Elle avait rasé les murs comme une voleuse pour semer les indiscrétions. En guise de déguisement, elle portait un foulard de paysanne, une vulgaire robe grise et des chaussures sans talons.

   Eperdue, elle me tutoya :

- Je suppose que tu es au courant. Ma mère m’a forcé la main. Elle veut que j’épouse Simon. J’ignore comment elle a fait pour obtenir mon consentement mais rien n’est scelle… Car tout dépend de toi, Younes.

   Elle était pâle.

   Elle avait maigri, et ses yeux laiteux ne régnaient sur rien.

   Elle s’empara des mes poignets, m’attira fortement contre elle en tremblant de la tête aux pieds :

Dis oui, suffoqua-t-elle… Dis oui et j’annulerai tout.

   La frayeur l’enlaidissait. On aurait juré qu’elle sortait du lit après une éprouvante convalescence. Ses cheveux débordaient du foulard, défaits. Ses pommettes frémissaient spasmodiquement et son regard aux bois ne savait plus s’il devait me surveiller ou surveiller la rue. D’où venait-elle ? Ses chaussures étaient blanches de poussière ; sa robe sentait la feuille de vigne ; son cou luisait de sueur. Elle avait dû contourner le village, couper à travers champs pour arriver jusqu’à moi sans éveiller la curiosité des riverains.

- Dis oui, Younes. Dis que tu m’aimes autant que je t’aime, que je compte pour toi autant que tu comptes pour moi, prends-moi dans tes bras et garde-moi contre toi jusqu’à la fin des temps… Younes, tu es le destin que j’aimais vivre, le risque que j’aimais courir, et je suis prête à te suivre au bout du monde… Je t’aime… Il n’y a rien ni personne d’aussi essentiel à mes yeux que toi… Pour l’amour du ciel, dis oui…

 Je ne dis mot. Hébété. Transi. Interdit. Horriblement muet.

- Pourquoi ne dis-tu rien ?...

- …

- Mais dis quelque chose, que diable ! Parle… Dis oui, dis non, mais ne reste pas comme ça… Qu’est ce qu’il t’arrive ? Tu as perdu la voix ?...Ne me torture pas, dis quelque chose, bon sang !

    Le ton montait. Elle ne tenait plus en place. Ses prunelles prenaient feu.

- Que dois-je comprendre, Younes ? Que signifie ton silence ? Que je suis une imbécile ?... Tu es un monstre, un monstre…

    Ses poings s’abattirent sur ma poitrine, misérablement furieux.

- Tu n’as pas une once d’humanité, Younes. Tu es la pire chose qui me soit arrivée.

    Elle me frappa au visage, me martela les épaules en criant sourdement pour couvrir ses sanglots. J’étais médusé. Je ne savais quoi dire. J’avais honte de ce que je lui fais subir, et honte de n’être qu’un épouvantail planté au milieu de l’officine.

- J e te maudis, Younes. Je ne te le pardonnerai jamais, jamais…

   Et elle s’enfuit.

 

   Le lendemain, un garçonnet m’apporta un paquet. Il ne ma dit pas qui en était l’expéditeur. Je défis le papier d’emballage, avec les précautions d’un artificier. Quelque chose ma mettais en garde contre ce que j’allais y trouver. A l’intérieur du paquet, il y avait un livre de géographie consacré aux îles françaises des Caraïbes. Je soulevais la couverture et tombai sur les restes d’une rose vieille comme le monde ; la rose que j’avais glissé dans ce même livre un million d’années plus tôt pendant que Germaine soignait Emilie dans l’arrière-boutique.

                                                     Yasmina Khadra

Tag(s) : #Littérature

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