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ce que le jour doit à la nuit

    Le mariage fut célébré comme prévu, au début des vendanges. Cette fois, Simon insista pour que je ne quitte pas Rio quoi qu’il advienne. Il chargea Fabrice de me surveiller. Je n’avais pas l’intention de déserter. Je n’avais pas à déserter. Ce serait ridicule. Qu’allaient en penser les gens, les amis, les envieux ? Comment me défiler sans éveiller les soupçons ? Simon n’y était pour rien. Il se serait défoncé pour moi, comme il s’était défoncé lors du mariage de Fabrice. De quoi j’aurais l’air si je faussais le plus heureux de ses jours ?...

    J’achetais un costume et des souliers pour la cérémonie.

   Quand le cortège nuptial traversa le village dans un vacarme de klaxons, je mis mon costume et me rendis à pied à la grande maison blanche sur la piste du marabout. Un voisin s’était proposé de m’emmener dans sa voiture ; je l’avais remercié. J’avais besoin de marcher, de cadencer mes pas au gré de mes pensées, d’affronter les choses, une à une, en toute lucidité.

   Le ciel était couvert et un vent frais me cinglait au visage.  Je sortis du village,   longeai le cimetière israélite et, arrivé sur la piste du marabout, je m’arrêtai pour contempler les lumières de la fête.

   Une petite bruine se mit à crocheter, comme pour m’éveiller à moi-même.

   On ne prend conscience de l’irréparable que lorsqu’il est commis. Jamais nuit m’avait paru d’aussi mauvais présage ; jamais fête ne m’avait semblé aussi injuste et cruelle. La musique, qui me parvenait, avait un ton d’incantations ; elle me conjurait tel un démon. Les gens, qui s’amusaient autour de l’orchestre, m’excluaient de leur liesse. Je mesurais l’immense gâchis que j’incarnais… Pourquoi ? Pourquoi étais –je obligé de passer si près du bonheur sans oser m’en emparer ? Qu’avais-je perpétré de si révoltant pour mériter de voir la plus des histoires me filer entre les doigts comme le sang brûlant d’une plie ? Qu’est ce que l’amour s’il ne peut que constater les dégâts ? Que sont ses mythes et ses légendes, ses victoires et ses miracles, si ses amants sont incapables d’aller au-delà d’eux même, de braver la foudre du ciel, de renoncer aux joies éternelles pour un baiser, une étreinte, un instant auprès de l’être aimé ?... La déception gonflait mes veines d’une sève vénéneuse, engorgeait mon cœur d’une colère immonde… Je m’en voulais de ressembler à un fardeau inutile abandonné sur le bas-côté de la route.

   Je retournai chez moi soûl de chagrin, en m’appuyant contre les murs pour ne pas tomber. Ma chambre eut du mal à me digérer. Effondré contre les portes, les yeux clos, le menton fiché au plafond, j’écoutai s’entrechoquer les fibres de ma chair, puis je titubai jusqu’à la fenêtre ; ce n’étais pas ma chambre que je traversais, amis le désert.

   Un éclair illumina les ténèbres. La pluie tombait doucement. Les carreaux étaient en larmes. Je n’avais pas l’habitude de voir pleurer les vitres. C’était un mauvais signe, le pire de tous. Je m’étais alors dit : Attention, Younes, tu es en train de t’attendrir sur ton sort. Et puis après ? N’était-ce pas exactement ce je voyais : les vitres pleurer ? Je voulais voir les larmes sur les carreaux, m’attendrir sur mon sort, me faire violence, me confondre corps et âme avec ma peine.

                                          Yasmina Khadra

Tag(s) : #Littérature

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