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ce que le jour doit à la nuit

   « Cher Jonas,  comme tu me l’as demandé, j’ai retrouvé la trace d’Emilie.  Çà m’a pris du temps, mais,  je suis content d’avoir réussi   à la localiser. Pour toi. Elle travaille comme secrétaire auprès d’un avocat, à Marseille. J’ai essayé de la joindre au téléphone ; elle a refusé de me parler !!!  J’ignore pourquoi d’ailleurs. […] Voici l’adresse d’Emilie : 143, rus des Frères-Julien, pas très loin de la Canebière. Très facile à trouver. L’immeuble est juste en face de la brasserie Le Palmier. C’est très connu, Le Palmier. C’est un peu le mess des pieds-noirs. Tu te rends compte ? On ne nous appelle plus que les pieds-noirs, maintenant. Comme si nous avions marché toute notre vie dans du cambouis… Quand tu seras à Marseille, appelle-moi. Je serais ravi de te botter le cul jusqu’à te faire sortir ce que tu as dans le ventre par les oreilles. Je t’embrasse très fort. Dédée. »

   La rue des Frères-Julien se trouvait à cinq pâtés de maisons de mon hôtel. Le chauffeur de taxi m’avait mené en bateau une bonne demi-heure avant de m’abandonner devant la brasserie Le Palmier. Il fallait bien qu’il gagne sa vie. La place pullulait de monde. Après les tempêtes de la ville, Marseille recouvrait son soleil comme si de rien n’était. La lumière du jour illuminait le visage des gens. Encastré entre deux bâtiments récents, le 143 était un vieil immeuble d’un vert fané, aux fenêtres efflanquées retranchées derrières des volets clos. Des pots de fleurs tentaient de lifter la banalité des balcons, à l’ombre de stores avachis… Il me fit un drôle d’effet, le 143, rus des Frères-Julien. Comme s’il était réfractaire aux lumières du jour, hostile aux joies de sa rue. J’imaginais mal Emilie riant aux éclats derrières des fenêtres aussi affligeantes.

   Je pris place à une table derrière la baie vitrée de la brasserie, de façon à observer les entrèes et sorties au bas de l’immeuble en face.  C’était un dimanche radieux. […]

   Je bus trois ou quatre tasses de café sans perdre de vue le 143. Ensuite je déjeunais. Et pas l’ombre d’Emilie. […]

   La lumière du jour faiblit ; le soir se préparait à investir la ville.

   Je commençais à avoir les os en capilotade à force de poireauter dans mon coin lorsqu’elle apparut enfin. Elle sortait de l’immeuble, tête nue, les cheveux relevés en chignon. Elle portait un imperméable à col évasé et des bottes qui lui montaient aux genoux. Les mains dans les poches et le pas pressé, on aurait dit une collégienne rejoignant ses camarades pour aller s’amuser.

   Je posais toutes les pièces de monnaie que j’avais sur moi dans le petit panier de pain que le serveur avait omis d’emporter et courus la rattraper.

   Soudain j’eus peur. Avais-je le droit de débarquer dans sa vie sans prévenir ? M’avait-elle pardonné ?

   Pour dominer la dissonance de ces questions, je m’entendis crier :

-  Emilie !

   Elle s’arrêta brusquement comme si elle rentrait dans un mur invisible. Elle avait dû reconnaître ma voix car ses épaules se contractèrent et sa nuque se creusa sous le chignon. Elle ne se retourna pas. Après avoir tendu l’oreille en vain, elle reprit son chemin.

-  Emilie !

                   

                         Yasmina Khadra

 

                                                                                         ( à suivre au passage 8 )

Tag(s) : #Littérature

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