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ce que le jour doit à la nuit

      -  Emilie

         Cette fois, elle pivota si vite sur ses talents qu’elle manqua de tomber. Ses yeux miroitèrent dans son visage livide ; elle se ressaisit immédiatement, ravalant ses larmes… Je lui souris, d’un air idiot, à court d’idées.  Qu’allais-je lui dire ? Par où commencer ? J’étais tellement impatient de la retrouver que je n’avais rien préparé.

   Emilie me considéra en se demandant si j’étais de chair et de sang.

- C’est moi.

- Oui ?...

    Son visage était un morceau d’airain, un miroir aveugle. Je n’arrivais pas à croire qu’elle puisse m’accueillir avec une telle insensibilité.

- Je t’ai cherché partout.

- Pourquoi ?

   La question me prit de court.  J’en perdis l’ensemble de mes moyens. Comment pouvait-elle ne rien saisir de ce qui crevait les yeux ? Mon enthousiasme accusa le coup, vacilla tel un boxeur sonné au milieu du ring.  J’étais consterné, freiné net dans mon élan.

   Je m’entendis bredouiller :

-  Comment ça, pourquoi ?... Je ne suis ici que pour toi.

-  Nous nous sommes tout dit, à Oran.

   Seules ses lèvres avaient remué dans son visage.

-  A Oran, les choses étaient autres.

-  A Oran ou à Marseille, c’est du pareil au même.

-  Tu sais très bien que ce n’est pas vrai, Emilie.  La guerre est finie, la vie continue.

Pour toi, peut être.

   Je transpirais à grosses gouttes.

-  Je croyais sincèrement que…

-  Tu te trompais ! m’interrompit-elle.

Cette froideur ! Elle gelait mes idées, mes mots, mon âme.

Son regard me tenait en joue, prêt à m’abattre.

-  Emilie… Dis-moi ce qu’il y a lieu de faire, mais je t’en prie, ne ma regarde pas comme ça ; je donnerai tout pour…

-  On ne donne que ce qu’on possède, et encore !... Et tu n’as pas tout… Et puis ; ça ne servirait à rien. On ne refait pas le monde. En ce qui me concerne, il m’a pris beaucoup plus que ce qu’il ne pourra me rendre.

-  Je suis désolé.

-  Ce ne sont que des mots. Je crois te l’avoir déjà dit.

   Mon chagrin était si grand qu’il occupait mon être en entier, ne laissant place ni à la colère ni au dépit.

   Contre toute attente, la noirceur de son regard s’atténua et son expression se décrispa. Elle me dévisagea longuement, comme si elle remontait loin dans le passé pour me retrouver. Finalement elle s’approcha de moi. Son parfum m’embauma. Elle me prit le visage dans le creux de ses paumes, comme le faisait ma mère autrefois avant de poser un baiser sur mon front. Emilie ne m’embrassa pas. Ni sur le front ni sur les joues. Elle se contenta de me contempler. Son souffle voletait autour du mien. J’aurais voulu qu’elle gardât ses mains sur moi jusqu’au jugement dernier.

-  Ce n’est la faute de personne, Younes. Tu ne me dois rien. Le monde est ainsi fait, c’est tout. Et il ne me tente plus.

   Elle me tourna le dos et poursuivit son chemin.

   J’étais resté planté sur le trottoir, interdit de la tête aux pieds, et l’avais regardé sortir de ma vie comme une âme jumelle trop à l’étroit dans mon corps pour s’en accommoder.

   C’était la dernière fois que je la voyais.

   Le soir même, je repris le bateau pour rentrer au pays et plus jamais,  avant le jour d’aujourd’hui, je ne remis les pieds en terre de France.

   Je lui avais écrit des lettres, et des cartes de vœux à chaque fête… Pas une fois elle ne m’avait  répondu. 

                                                    Yasmina Khadra

Tag(s) : #Littérature

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