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ce que le jour doit à la nuit

   L’avion se pose lentement  sur le tarmac dans le rugissement  de ses réacteurs. Mon jeune voisin me montre quelque chose par delà la façade vitrée de l’aérogare où, gigantesques oiseaux paradisiaques, d’autres avions attendent de prendre leur  envol, le bec dans le sas. Une voix dans le haut- parleur nous informe de la température qu’il fait dehors, de l’heure locale, nous remercie d’avoir choisi la compagnie Air Algérie avant de nous recommander vivement de rester assis, ceinture attachée, jusqu’à l’arrêt total de l’appareil.

   Le jeune homme m’aide à porter mon sac et me le rend devant le guichet de la police des frontières. Une fois les formalités accomplies, il me montre la sortie en s’excusant de devoir me laisser me débrouiller seul car il a des bagages à récupérer. […]

   Une quinquagénaire se tient un peu en retrait, une grande fiche cartonnée entre les mains : Rio Salado, lit-on dessus.  Pendant une seconde, je crois voir un revenant. C’est tout Simon, trapu et bedonnant, court sur ses jambes retorses, le front dégarni. Et ces yeux, mon Dieu ! qui me dévisagent, qui me devinent. Comment a-t-il pu m’identifier parmi tous ces gens alors que nous ne nous sommes jamais rencontrés ? Il m’adresse un petit sourire, s’avance et me tend une main replète et velue aux jointures, identiques à celles de son père.

          -  Michel ?...

          -  Tout à fait, monsieur Jonas. Ravi de vous connaitre. Avez-vous fiat un bon voyage ?

          -    Je me suis assoupi.

          -   Vous avez des bagages ?

          -   Juste un sac.

        -   Très bien. Ma voiture est sur le parking,  m’invite- t-il à le suivre en me débarrassant de mon fardeau.

   Les chaussées se ramifient vertigineusement devant nous. Michel conduit vite, le regard fixe. Je n’ose pas le dévisager, me contente de son profil à la dérobée. C’est fou comme il ressemble à Simon, à mon ami, à son père. […]

     -    Je suppose que vous avez un petit creux, monsieur Jonas. Je connais un bistro sympa…

     -    Ce n’est pas nécessaire. On nous a servi un repas dans l’avion.

     -    Je vous ai réservé une chambre à l’hôtel des 4 Dauphins, non loin du cours Mirabeau. Vous avez de la chance, nous allons avoir du soleil toute la semaine.

    -    Je ne compte pas rester plus de deux jours.

    -   Vous êtes très attendu. Deux jours ne suffisent pas.

    -   Il faut que je retourne à Rio. J’ai un fils à marier… J’aurais voulu me joindre à vous plus tôt, assister aux funérailles, mais pour obtenir un visa à Alger, c’est la croix et la bannière. Il m’a fallu solliciter une relation influente… […]

   -    Je vais vous laisser vous reposer, me dit Michel. Je reviens vous chercher dans deux petites heures.

 -     J’aimerais me rendre au cimetière.

 -    C’est prévu pour demain. On vous attend chez moi, aujourd ‘hui.

 -     Il faut que je me rende au cimetière maintenant, tant qu’il fait encore jour. J’y tiens vraiment.

  -    D’accord. […]

   Le cimetière Saint-Pierre, où repose, entre autres gloires et martyres, Paul Cézanne, est désert. Un Mémorial national, en pierre de Rognes, dédié aux Français d’Algérie et rapatriés d’outre –mer, m’accueille à l’entrée. « Le vrai tombeau des morts, c’est le cœur des vivants », lit-on dessus. Des allées asphaltées quadrillent des lopins gazonnés que veillent des chapelles séculaires. Des photos sur les tombeaux rappellent ceux qui ne sont pas là ; une mère, un époux, un frère parti trop tôt. Les tombes sont fleuries ; le scintillement marmoréens de leur revêtement adoucit les réverbérations du jour, remplit le silence d’une quiétude champêtre. Michel me guide à travers des allées bien dessinées ; son pas crisse sous le cailloutis ; son chagrin l’a rattrapé. Il s’arrête devant une tombe en granit anthracite moucheté de blanc qu’une multitude de couronne garnit de fleurs éclatantes. En guise d’Epitaphe, on peut lire :

                                

 

                                      Emilie Benyamine, née Cazenave. 1931-2004

 

Tout simplement.

    -  Je suppose que vous voulez rester seul un moment ? me demande Michel

    - S’il vous plaît.

   -  Je vais marcher un peu.

   -   Merci.

   Michel dodeline de la tête, la lèvre inférieure rentrée dans la bouche. Sa peine est énorme. Il s’éloigne, le menton dans le creux de la gorge, les mains entrelacées dans le dos. Quand il disparaît  derrière une enfilade de chapelle en pierre de Cassis, je m’accroupis devant la tombe d’Emilie, joins les doigts à hauteur de mes lèvres et récite un verset coranique. Ce n’est pas sunnite, mais je le fais quand même. Nous sommes les Uns et les Autres aux yeux des imams et des papes, mais nous sommes tous les mêmes devant le Seigneur. Je récite la Fatiha, puis deux passages de Sourat  Ya-Sin…

   Ensuite, j’extirpe de la poche intérieure de ma veste une petite bourse de coton, tire sur le cordon autour de sa gueule pour l’ouvrir, y plonge mes doigts grelottant et en ramène plusieurs pincées de pétales séchés que je sème sur la tombe. Il s’agit de la poussière d’une fleurs cueillie dans un pot il ya presque soixante dix ans : les restes de cette rose que j’avais glissé dans le livre d’Emilie pendant que Germaine lui faisait sa piqûre dans l’arrière- boutique de notre pharmacie à Rio Salado.

   Je remets la bourse vidée dans ma poche et me lève. Mes jambes tremblent ; je dois m’appuyer contre la stèle pour reprendre mes forces.

                                           

                                                Yasmina Khadra

 

 

 

Tag(s) : #Littérature

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