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ce que le jour doit à la nuit

   Un dimanche, après la messe, Simon me proposa d’aller faire un tour du côté de la mer. Il avait passé une rude semaine et avait passé d’air frais. Nous optâmes  pour le port de Bouzedjar et partîmes après le déjeuner.

- Tu l’as acheté où, ton tacot ? Dans une caserne ?

- C’est vrai, ma voiture ne paie pas de mine, mais elle me conduit où je veux et jusqu’à présent elle ne m’a jamais lâché en cours de route.

- Tu n’as pas mal aux oreilles ?... On dirait le roulis d’un rafiot en fin de carrière.

- On s’y habitue. […]

   Nous traversâmes Lourmel en coup de vent et filâmes  à toute allures, droit sur la mer. Par endroits la route rejoignait le faîte des collines et mettait le ciel à portée de nos mains. C’était une belle journée que le mois d’avril en partance voulait d’une limpidité cristalline, avec des horizons olympiques et un sentiment de plénitude sans pareil. […]

   Je me rangeai sur le bas-côté et aperçus Fabrice et deux filles en train de pique-niquer. Intrigué par notre présence, Fabrice se leva et porta les mains à ses hanches, ostensiblement sur la défensive.

- Je t’avais dit qu’il était myope, me souffla Simon en ouvrant la portière pour descendre.

   Fabrice dut marcher vers nous sur une bonne centaine de mètres avant d’identifier mon véhicule.

Soulagé, il s’arrêta et nous fit signe de le rejoindre.

- On t’a foutu la frousse, lui dit Simon après  une forte accolade.

- Qu’est ce que vous fabriquez par ici ?

-On voyait du pays. Tu es sûr qu’on  ne te dérange pas ?

-C’est-à-dire que je n’ai pas prévu de couverts supplémentaires. Mais si vous pouvez vous tenir tranquilles pendant que mes amies et moi dégustons nos tartres aux pommes, ça ne me pose aucun problème.

   Les deux jeunes filles rajustèrent leurs chemisiers et rabattirent leurs robes sur les genoux pour nous accueillir décemment. Emilie Cazenave nous gratifia d’un sourire bienveillant ; l’autre préféra interroger du regard Fabrice qui s’empressa de la rassurer :

- Jonas et Simon, mes meilleurs amis…

Puis nous présentant l’inconnue :

-Hélène Lefèvre, journaliste à L’Echo d’Oran. Elle commet un reportage sur la région.

   Hélène nous tendit une main parfumée que Simon saisit au vol.

   La fille de Mme Cazenave posa sur moi ses yeux noirs intenses qui m’obligèrent à détourner le regard.

   Fabrice retourna dans sa voiture  chercher une natte de plage qu’il coucha sur la langue de terre pour nous permettre de nous asseoir. […]

   De nouveau, Emilie me dévisagea avec insistance. Lisait-elle dans mes pensées ? Si oui, que déchiffrait-elle au juste ? Sa mère lui avait-elle parlé de moi ? Avait-elle retrouvé mon parfum dans la chambre de sa mère, décelé quelque chose que je n’avais pas su effacer à temps, la trace d’un baiser en suspens ou le souvenir d’une étreinte inachevée ? Pourquoi avais-je soudain le sentiment qu’elle lisait en moi comme dans un livre ouvert ? Et ses yeux, mon Dieu ! Irrésistibles, comment faisaient-ils pour saturer les miens, se substituer à eux, passer au crible chacune de mes pensées, intercepter la moindre interrogation me traversant l’esprit ?... Et pourtant, malgré leur indiscrétion, je ne pouvais m’empêcher d’admettre qu’ils étaient ce que la Beauté réussissait de mieux. L’espace d’un fléchissement, je revis ceux de sa mère dans cette, dans cette grande maison sur la piste du marabout – des yeux si radieux qu’on n’avait même plus besoin d’allumer dans la chambre pour voir clair au plus profond de nos choses tues, au plus secret de nos faiblesse refoulées… J’étais troublé.

- Il me semble que nous nous sommes déjà rencontrés quelque part, il y a longtemps.

- Je ne crois pas mademoiselle, sinon je m’en souviendrais.

- C’est curieux, votre visage ne m’est pas étranger, fit-elle.

- Qu’est ce que vous faites dans la vie, monsieur Jonas ?

   Sa voix avait la douceur d’une source de montagne. Elle avait prononcé «  monsieur Jonas » exactement de la même manière que sa mère, en appuyant sur les « s », produisant le même effet sur moi, remuant les mêmes fibres…

-Il s’amenuise dans son coin, dit Simon, jaloux de l’intérêt que je suscitais auprès de son premier coup de foudre. Quant à moi, je suis dans les affaires. J’ai mis sur pied une entreprise d’import-export et, dans moins de deux, trois ans, je serai plein aux as.

   Emilie ne fit pas attention aux plaisanteries de Simon. Je sentis son regard minéral posé sur moi, guettant ma réponse. Elle était si belle qu’il m’était impossible de lever les yeux sur les siens plus de cinq secondes sans rougir.

- Je suis pharmacien, mademoiselle.

   Une petite mèche frétilla sur son front ; elle la releva d’une main élégante, comme si elle soulevait une tenture sur sa propre splendeur.

-Pharmacien où ?

-A Rio, mademoiselle.

   Quelque chose fulgura sur son visage, et ses sourcils se retroussèrent très haut. Le bout de tarte qu’elle tenait cassa entre ses doigts. Son trouble n’échappa pas à Fabrice qui, confus à son tour, de dépêcha de me verser un verre de vin.

- Tu sais très bien qu’il ne boit pas, lui rappela Simon.

- Oh ! Pardon.

    La journaliste lui prit le verre et le porta à ses lèvres.

   Emilie, elle, ne me quitta pas des yeux.

 

   Elle vint à deux reprises me rendre visite à la pharmacie. Je m’arrangeai pour que Germaine restât auprès de moi. Ce que je décodais dans son regard me dérangeait ; je ne tenais pas à causer du tort à Fabrice.

   Je me mis à l’éviter, à faire dire à Germaine que je n’étais pas là quand elle téléphonait, qu’elle ne savait pas quand j’allais rentrer. Emilie comprit que je vivais très mal son intérêt pour moi, que le genre d’amitié qu’elle me proposait ne me convenait pas. Elle cessa de m’importuner.

   L’été 1950 débarqua avec le panache d’un hercule forain. Les routes foisonnaient de vacanciers et les plages étaient en liesse. Simon décrocha son premier gros contact et nous offrit un diner dans l’un des plus grand chic restaurants d’Oran. […] C’était une superbe soirée. Il y avait Fabrice et Emilie, et Jean – Christophe qui n’arrêtait pas d’inviter Hélène à danser. Le voir s’amuser à plein régime après des semaines et des semaines de déprime ajoutait à la fête une guirlande particulière. Nous étions de nouveau ensemble, soudés comme les doigts de la fourche, ravis d’entretenir avec la même ferveur notre joie de vivre. Tout aurait été bien dans le meilleur du monde s’il n’y avait pas ce geste inattendu, malencontreux, déplacé qui faillit me terrasser quand la main d’Emilie glissa sur la table et vint se poser sur ma cuisse. La gorgée de soda me fila de travers et je manquai de mourir de suffocation à quatre pattes sur le sol tandis qu’on l’on me tapait violemment sur le dos afin de dégager ma poitrine… En reprenant mes sens, je trouvai une bonne partie de la clientèle penchée sur moi ; Simon exhala un cri de soulagement quand il me vit m’accrocher au pied d’une table pour me relever. Quant aux yeux d’Emilie, jamais ils ne furent aussi noirs tant elle était livide.

                                                                                  ( A suivre à l'extrait 2 )

                                                  Yasmina Khadra

Tag(s) : #Littérature

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