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ce que le jour doit à la nuit

   Le lendemain, quelques minutes après la sortie de mon oncle et de Germaine – qui avaient pris le pli d’aller se promener le matin dans les vergers – Mme Cazenave me surprit dans la pharmacie. Malgré la lumière à contre-jour, je reconnus sa silhouette dunaire, son port altier, sa façon singulière de se tenir droite, le menton haut et les épaules ramassées.

   Elle hésita un instant dans l’embrasure, sans doute pour s’assurer que j’étais seul ; ensuite, elle investit la salle dans un mélange diffus d’ombres et de froufrous. Son parfum domina la senteur des étagères.

   Elle portait un tailleur gris qui l’enserrait telle une camisole, comme pour interdire à son corps euphorique de se jeter nu dans la rue, et un chapeau garni de bleuets qu’elle tenait imperceptiblement incliné sur son regard orageux.

- Bonjour, monsieur Jonas.

- Bonjour, madame.

   Elle enleva ses lunettes de soleil… La magie n’opéra pas. Je demeurai d’airain. Elle n’était qu’une cliente parmi tant d’autre, et moi plus le gamin d’autrefois prêt à tomber dans les pommes au moindre de ses sourires. Ce constat la déstabilisa un peu car elle se mit à tambouriser de ses doigts sur le comptoir qui nous séparait.

- Madame ?...

   La neutralité de mon ton lui déplut.

   La lueur, au fond de ses yeux, chancela.

   Mme Cazenave garda son calme. Elle n’était entière qu’en imposant ses règles à elle. Elle était le genre de personne à préparer minutieusement son coup en choisissant le terrain et le moment d’entrer en scène. Telle que je la connaissais, elle aurait passé la nuit à construire  geste par geste et mot par mot sa rencontre avec moi, sauf qu’elle avait misé sur un garçon qui n’était plus de ce monde. Mon impassibilité le désarçonnait. Elle ne s’y attendait pas. Dans sa tête, elle essayait de revoir ses plans rapidement, mais il y avait fausse donne, et l’improvisation ne seyait pas à sa nature.

   Elle mordit la branche de ses lunettes pour camoufler le tremblement de ses lèvres. Il n’y avait pas grand-chose à camoufler. Les tremblements  s’étendaient jusqu’à ses joues et tout son visage semblait s’effriter tel un morceau de craie.

   Elle hasarda :

- Si vous êtes occupé, je reviendrai plus tard.

Cherchait-elle à gagner du temps ? Battait-elle en retraite pour revenir à la charge mieux armée ?

- Je n’ai rien de spécial, madame. C’est à quel sujet ?

   Son malaise s’aggrava. De quoi avait-elle peur ? Je comprenais qu’elle pas venue acheter des médicaments ; cependant, je ne voyais pas ce qui la rendait si peu sûre d’elle.

- Détrompez-vous, monsieur Jonas ! dit-elle comme si elle lisait dans mes pensées. Je suis en possession de l’ensemble de mes moyens. J’ignore seulement par où commencer.

- Oui ?...

- Je vous trouve bien arrogant… D’après-vous, pourquoi suis-je là ?

- C’est à vous de me le dire.

- Vous n’avez pas une petite idée ?

- Non.

- Vraiment ?

- Vraiment.

   Sa poitrine monta très haut ; elle retint sa respiration plusieurs secondes. Ensuite, prenant son courage à deux mains, elle dit d’une traite, comme si elle craignait d’être interrompue ou de manquer d’air :

- C’est à propos d’Emilie…

   On aurait dit un ballon de baudruche qui se dégonfle d’un coup. Je vis sa gorge se contacter puis ravaler convulsivement sa salive. Elle était soulagée, débarrassée d’un fardeau intenable, en même temps elle avait le sentiment d’avoir engagé ses dernières réserves dans une bataille qui n’avait même pas débuté.

- Emilie, ma fille, précisa-t-elle.

- J’ai compris. Mais je ne vois pas le rapport madame.

- Ne jouez pas à ce petit jeu avec moi, jeune homme. Vous savez très bien de quoi je veux parler… Quelle est la nature de vos relations avec ma fille ?...

- Vous vous trompez sur la personne, madame. Je n’entretiens pas de rapports avec votre fille.

   La branche de ses lunettes se tordit entre ses doigts ; elle ne s’en rendit pas compte. Son regard surveillait le mien, à l’affût d’un fléchissement. Je ne me détournai pas. Elle ne m’impressionnait plus. Ses soupçons m’effleuraient à peine ; cependant ils éveillaient ma curiosité. Rio était un petit village où les murs étaient transparents et les portes vite défoncées. Les secrets les mieux gardés ne résistaient pas longtemps à l’appel des confidences et les ragots y étaient monnaie courante. Que reconnait-on à mon sujet, moi qui n’avais pas d’histoires et qui ne suscitais pas d’intérêts ?

- Elle ne parle que de vous, monsieur Jonas.

- Notre bande…

- Je ne parle pas de votre bande. Je parle de vous et de ma fille. Je voudrais connaître la nature des relations que vous vous entretenez, tous les deux, et dans quelle perspectives ? Savoir si vous avez des projets communs, des intentions sérieuses… S’il s’est passé des choses entre vous.

- Il ne s’est rien passé, madame Cazenave. Emilie est éprise de Fabrice, et Fabrice est mon meilleur ami. Il ne ma viendrait pas à l’idée de gâcher son bonheur.

-  Vous êtes un garçon sensé. Je pense vous l’avoir déjà dit.

   Elle joignit les mains autour de l’arête de son nez, sans  me quitter des yeux. Après une courte méditation, elle releva le menton :

- J’irai droit au but, monsieur Jonas… Vous êtes musulman, un bon musulman d’après mes informations, et je suis catholique. Nous avons cédé, dans une vie antérieure, à un moment de faiblesse. J’ose espérer que le Seigneur ne nous en tienne pas rigueur. Il ne s’agissait que d’un dérapage sans lendemain… Toutefois, il existe un péché de la chair qu’il ne saurait absoudre ou supporter : l’inceste !...

   Ses yeux me fusillèrent en lâchant le mot.

- Il est la pire des abominations.

- Je ne vois pas où vous voulez en venir.

- Mais nous sommes en plein dedans, monsieur Jonas. On ne couche pas avec la mère et la fille sans offenser les dieux, leurs saints, les anges et les démons !

   Elle redevient cramoisie, el le blanc de ses yeux caille comme le lait.

   Son doigt se voulu glaive quand elle tonna :

- Je vous interdis de vous approcher de ma fille…

-  Cela ne m’a pas traversé l’esprit…

- Je crois que vous ne m’avez pas très bien comprise, monsieur Jonas. Je me contrefiche de ce qui vous trotte ou non dans la tête. Vous êtes libre de vous imaginer ce que vous voulez. Ce que je veux est que vous allez me le jurer ici, et tout de suite.

- Mad…

- Jurez-le !

   Cela lui avait échappé. Elle aurait tant aimé garder son calme, me montrer combien elle était maîtresse de la situation. Depuis qu’elle était entrée dans l’officine, elle n’avait fait que contenir la colère et la peur qui se levaient en elle, n’engageant un mot qu’après s’être assurée qu’elle ne risquerait pas de le recevoir sur la figure tel un boomerang. Et la voila qui perdait le contrôle à l’instant où il fallait coûte que coûte gagner du terrain. Elle tenta de se ressaisir ; trop tard, elle était au bord de la crise de larmes.

   Elle hissa les mains à hauteur de ses tempes, entreprit de mettre de l’ordre dans ses idées, se concentra sur un point fixe, attendit de discipliner sa respiration et me fit d’une voix inaudible :

- Excusez-moi. Je n’ai pas l’habitude de hausser le ton devant les gens… Cette histoire m’éprouvante. Au diable les hypocrites ! Les manques tombent toujours, et je ne souhaite pas que ça m’arrive après avoir perdu la face. Je suis totalement perdue. Je ne dors plus… J’aurais préféré  me montrer ferme, forte, mais il est question de ma famille, de ma fille, et de ma conscience. C’est trop pour une femme qui était à mille lieues de soupçonner le précipice à ses pieds… S’il ne s’agit que de précipice ! Pour sauver mon âme, je sauterais sans hésiter dans le vide. Ça ne résoudrait pas le problème… Cette histoire ne doit pas arriver, monsieur Jonas. L’histoire entre ma fille et vous ne doit avoir lieu. Elle n’a pas le droit ni aucune raison d’être. Il faut que vous  le sachiez de façon catégorique, définitive. Je veux rentrer chez moi tranquillisée, monsieur Jonas. Je veux retrouver la paix. Emilie n’est qu’une gamine. Son cœur palpite au gré de ses humeurs. Elle est capable de s’éprendre de n’importe quel rire, vous comprenez ? Et je ne tiens pas à ce qu’elle succombe au vôtre. Aussi, je vous en supplie, pour l’amour de Dieu, de Ses prophètes Jésus et Mahomet, promettez-moi de ne pas l’y encourager. Ce serait horrible, anormal, incroyablement obscène, totalement inadmissible.

      Ses mains s’abattirent sur les miennes, les pétrirent. Ce n’était plus la dame dont j’avais rêvé, naguère. Mme Cazenave avait renoncé à ses charmes, à la succulence de ses sortilèges, à son trône aérien. Je n’avais plus devant moi qu’une mère terrorisée à l’idée de révulser le Seigneur de devoir se décomposer dans l’opprobre jusqu’à la fin des temps. Ses yeux s’accrochaient aux miens ; il me suffirait de battre des cils pour l’expédier en enfer. J’avais honte de disposer de tant de pouvoir au point d’être en mesure de damner un être que j’avais aimé sans à aucun moment associer la noblesse de sa générosité à un ignoble péché de chair.

- Il ne se passera rein entre votre fille et moi, madame.

- Promettez-le.

- Je vous le promets…

- Jurez-le-moi.

- Je le jure.

   Alors seulement elle s’affaissa sur le comptoir, délivrée et broyée à la fois, se prit la tête à deux mains et éclata en sanglots.

                                                                  Yasmina Khadra

 

 

Tag(s) : #Littérature

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