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Changer la vieest une œuvre de souvenirs personnels dans laquelle Guéhenno évoque son enfance et ses études.

 

   Il est étrange que l’enseignement même du collège ne m’ait pas laissé de plus vifs souvenirs. Il faut que je l’aie mal compris. Nos maitres étaient de braves gens qui faisaient honnêtement leur métier. Le principal enseignait lui-même avec une autorité rapide les mathématiques. C’était un grand homme sec qui dansait comme un funambule devant le tableau noir, et les chiffres aussi, dansaient des sarabandes d’une étonnante agilité. Nous avions peine à entrer dans la danse. Le professeur de toutes les autres sciences avait assez l’air d’un sorcier moustachu qui eût  tenu dans ses mains tous les mystères du monde moderne et nous n’entrions pas sans frémir dans le cabinet où il avait rassemblé toutes ses machines. Il nous les montrait avec fierté. Je me rappelle surtout certaines machines à grands plateaux de verre et à barre de cuivre d’apparence inoffensive, mais vraiment diabolique. Faisait-on tourner les plateaux, quiconque approchait un doigt des barres de cuivre en faisait jaillir une étincelle et recevait dans les bras une forte secousse à lui interdire à jamais de douter qu’il y avait au monde mille choses effrayantes qu’on ne saurait voir. Le petit père Portelette nous enseignait le français et le latin. C’était un tout petit homme malade, menu et élégant, qui se grandissait autant qu’il pouvait en se penchant sur de hauts talons. La vie était en lui comme une chandelle. Mais il était d’autant plus attentif à vivre et à faire tout ce qu’il faisait. Le professeur de dessin était un autre malade, tout falot et décoloré mais un véritable artiste, je crois, et j’ai compris plus tard qu’il avait dû souffrir d’être tombé de l’art dans la pédagogie. Il vivait avec sa sœur et sa mère, et l’on devinait chez eux des parisiens déracinés. Tous ces hommes formaient « le collège » et à aucun d’eux, j’en sûr , ne manquait la conscience de ce qu’il représentait dans cette petite ville à la fois ouvrière et paysanne toute mangée de menus soucis et de médiocres intérêts. Entre les hauts murs gris de la ville bâtisse, dans le plein centre de la ville, au milieu des usines et des boutiques, quelque chose de pur s’accomplissait. Tout y était autrement orienté que partout ailleurs par l’esprit de la vérité.

 

                                                                                            Jean Guéhenno : Changer la vie
Tag(s) : #Littérature

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