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 Eaux-printanieres-2-copie-2.jpg

   Gemma, en effet, fut très contente de revoir Sanine, et Frau Lénore le reçut très amicalement ; il était évident qu’il avait produit la veille une excellente impression sur toutes deux. Emilio courut commander le déjeuner après avoir encore une fois rappelé à Sanine qu’il avait promis de plaider sa cause auprès de sa mère.
- Je n’oublierai pas, soyez tranquille, dit Sanine au jeune garçon.
Frau Lénore n’était pas tout à fait bien ; elle souffrait de la migraine, et à demi-allongée dans le fauteuil, elle s’efforçait de rester immobile.
   Gemma portait une ample blouse jaune retenue par une ceinture de cuir noir ; elle semblait aussi un peu lasse ; elle était légèrement pâle, des cercles noirs entouraient ses yeux, sans pourtant leur enlever leur éclat, et cette pâleur ajoutait un charme mystérieux aux traits classiquement sévères de la jeune Italienne.
  Cette fois Sanine fut surtout frappé par la beauté élégante des mains de la jeune fille. Lorsqu’elle rajustait ou soulevait ses boucles noires et brillantes, Sanine ne pouvait arracher ses regards de ces doigts souples, longs, écartés l’un de l’autre comme ceux de la Fornarine de Raphaël.

  Il faisait extrêmement chaud dehors ; après le déjeuner Sanine voulut se retirer, mais ses hôtes  lui dirent que par une pareille chaleur il valait beaucoup mieux ne pas bouger de sa place ; et il resta.

   Dans l’arrière-salon où il se tenait avec la famille Roselli, régnait une agréable fraîcheur : les fenêtres ouvraient sur un petit jardin planté d’acacias. Des essaims d’abeilles, des taons et des bourdons chantaient en chœur avec ivresse dans les branches touffues des arbres parsemées de fleurs d’or ; à travers les volets à demi clos et les stores baissés, ce bourdonnement incessant pénétrait dans la chambre donnant l’impression de la chaleur répandue dans l’air au dehors, et la fraîcheur de la chambre fermée et confortable paraissait d’autant plus agréable… […]

    Bientôt Sanine resta immobile à son tour, comme hypnotisé, admirant de toutes les forces de son âme le tableau que formaient cette chambre à demi-obscure où par-ci par-là rougissaient en points éclatants des roses fraîches et somptueuses qui trempaient dans des coupes antiques de couleur verte, et cette femme endormie avec les mains chastement repliées, son bon visage encadré par la blancheur neigeuse de l’oreiller et enfin ce jeune être tout entier à sa sollicitude, aussi bon, aussi pur et d’une beauté inénarrable avec des yeux noirs, profonds, remplis d’ombre, et quand même lumineux…

   Sanine se demandait où il était. Était-ce un rêve ? Un conte ? Comment se trouvait-il là ? […]

   Sanine était un fort beau garçon, de taille haute et svelte ; il avait des traits agréables, un peu flous, de petits yeux teintés de bleu exprimant une grande bonté, des cheveux dorés et une peau blanche et rose. Ce qui le distinguait de prime abord, c’était cette expression de gaieté sincère, un peu naïve, ce rire confiant, ouvert, auquel on reconnaissait autrefois à première vue les fils de la petite noblesse rurale russe. Ces fils de famille étaient d’excellents jeunes gentilshommes, nés et librement élevés dans les vastes domaines des pays de demi-steppes.

   Sanine avait une démarche indécise, une voix légèrement sifflante, et dès qu’on le regardait il répondait par un sourire d’enfant. Enfin il avait la fraîcheur et la santé ; mais le trait caractéristique de sa physionomie était la douceur, par dessus toute la douceur !

   Il ne manquait pas d’intelligence et avait appris pas mal de choses. Malgré son voyage à l’étranger, il avait conservé toute sa fraîcheur d’esprit et les sentiments qui à cette époque troublaient l’élite de la jeunesse russe, lui étaient totalement inconnus.

                    Ivan Sergueïevitch Tourgueniev: Eaux printanières  

 

Tag(s) : #Littérature

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