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Eaux printanières 2-copie-1

 

   Sanine s’approcha de la maison de madame Roselli d’un pas indécis. Il éprouvait des palpitations violentes ; il sentait et entendait même nettement le battement de son cœur contre les côtes.[…]

     Sanine entra dans le jardin.

 

     Gemma était assise sur un banc dans une allée. Elle triait d’une grande corbeille de cerises les fruits les plus mûrs et les mettait dans une assiette.

 

      Le soleil était à son déclin. Il était six heures passées, et dans les larges rayons obliques dont le soleil inondait le jardin, il entrait plus de pourpre que d’or.

 

      Parfois, comme à mi-voix, et sans hâte, les feuilles murmuraient entre elles, et des abeilles retardataires bourdonnaient, voletant d’une fleur à l’autre ; au loin, une tourterelle roucoulait son chant monotone et infatigable. Gemma était coiffée du même chapeau rond qu’elle avait mis pour aller à Soden.

 

      Elle regarda Sanine à l’abri de l’aile repliée du chapeau et se pencha de nouveau sur sa corbeille.[…]

 

      Elle rejeta à l’instant son chapeau en arrière sur sa nuque, et leva sur Sanine ses yeux confiants et pleins de gratitude, comme quelques instants auparavant.

 

      Elle attendait les paroles du jeune homme… Mais, devant ce visage sincère, Sanine se troubla, il se sentit ébloui. Un chaud reflet du soleil du soir illuminait cette jeune tête italienne, et l’expression de ce visage était plus lumineuse, plus éclatante que la lumière même. […]

 

      Sanine rentra chez lui en courant.

 

      Il sentait que c’était seulement lorsqu’il se serait retrouvé seul en présence de lui-même, qu’il pourrait enfin démêler ses sensations et comprendre ce qu’il voulait.

 

      En effet, dès qu’il se trouva seul dans sa chambre, à peine fut-il assis devant sa table à écrire, qu’il plongea son visage dans ses mains et s’écria : « Je l’aime, je l’aime follement ! » et toute son âme s’enflamma comme un tison qu’on vient de dégager de la cendre qui le recouvrait.

      Au bout d’un instant il ne pouvait plus comprendre comment il avait pu se trouver à côté d’elle… lui parler, et ne pas sentir qu’il adore le bord même de sa robe, qu’il est tout prêt, comme disent les jeunes gens, à « mourir à ses pieds ! »

 

     Ce dernier rendez-vous dans le jardin avait décidé de son sort. Maintenant, en songeant à elle, il ne la voyait plus les cheveux épars, sous la clarté des étoiles ; il la voyait assise sur le banc, rejetant vivement son chapeau en arrière pour le regarder avec cette confiance absolue… et le frisson, le désir de l’amour courait dans toutes les veines du jeune homme.

 

                                Ivan   Sergueïevitch Tourgueniev: Eaux printanières

Tag(s) : #Littérature

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