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Eaux printanières 2-copie-1

 

   Il ne pouvait plus ni raisonner, ni penser, ni prévoir, il se détacha de tout son passé et fit un saut en avant ; il abandonna la rive triste de sa vie solitaire de garçon pour plonger dans un fleuve brillant, joyeux, puissant – et il se sent heureux, il ne veut pas savoir où ce fleuve le portera, ni si le courant ne le brisera peut-être pas contre un rocher !

 

   Les ondes calmes de la romance d’Uhland, dont il se berçait il n’y a pas longtemps, ont fait place à des vagues puissantes et impétueuses ! Ces vagues dansent, courent en avant et l’emportent dans leur tourbillon.

 

   Sanine prit une feuille de papier, et sans la moindre rature, d’un trait de plume, écrivit la lettre suivante :

 

   « Chère Gemma !

 

 

    » Vous savez quel conseil j’étais chargé de vous donner ; vous connaissez le vœu de votre mère et vous savez ce qu’elle attendait de moi, – mais ce que vous ne savez pas, et ce que je dois vous dire maintenant, c’est que je vous aime, je vous aime de toute la passion d’un cœur qui aime pour la première fois ! Ce feu est descendu si soudainement et avec une telle violence que je ne trouve pas de paroles ! Quand votre mère est venue me voir, ce feu ne faisait encore que couver dans mon cœur, – sans quoi mon devoir d’honnête homme m’aurait fait refuser de me charger de la mission qu’elle m’a confiée… L’aveu que je vous fais est l’aveu d’un honnête homme… Vous devez savoir qui vous avez devant vous – entre nous il ne doit pas exister de malentendus. Vous voyez que je ne suis pas capable de vous donner un conseil… Je vous aime, je vous aime, je vous aime – et cet amour remplit seul mon cerveau, mon cœur ! !

 

                                      » DMITRI SANINE. »

 

 

   Le jeune homme plia la lettre et la cacheta. Il allait sonner pour le garçon lorsqu’il se ravisa :

 

« Non, ce ne serait pas adroit. Si je pouvais envoyer ma lettre par Emilio ? »

 

   Pourtant il ne pouvait pas aller chercher Emilio dans le magasin de M. Kluber au milieu des autres employés ? D’ailleurs il faisait déjà nuit et le jeune garçon devait être rentré chez lui.

 

   Tout en se livrant à ces réflexions, Sanine prit son chapeau et sortit de l’hôtel ; il enfila une rue puis une autre, et à sa grande joie aperçut Emilio. Un portefeuille sous le bras, un rouleau de papier à la main, le jeune enthousiaste pressait le pas pour rentrer chez lui.

 

   « Il est donc vrai que tous les amoureux ont leur étoile ! » pensa Sanine, et il appela le jeune homme.

 

   Emilio se retourna et courut au-devant de son ami.

 

   Sanine lui remit la lettre et lui expliqua à qui il devait la porter.

 

   Emilio l’écouta très attentivement.

 

   – Personne ne doit le savoir ? demanda-t-il en prenant un air mystérieux et significatif.

 

   – C’est ça, mon petit ami, répondit Sanine un peu confus.

 

   Il tapota la joue d’Emilio.

 

   – S’il y a une réponse, vous me l’apporterez, n’est-ce pas ? Je resterai chez moi.

 

   – Comptez sur moi ! dit gaîment Emilio, et il s’éloigna rapidement.

 

   En route il se retourna et fit encore un signe de tête.

 

 Sanine rentra dans sa chambre, et sans allumer la bougie, se jeta sur le canapé, joignit les mains derrière la tête, et s’abandonna aux sensations du premier amour, qu’il n’est pas utile de décrire ici ; celui qui les a ressenties connaît leurs tourments et leur volupté ; à celui qui ne les connaît pas, on ne saurait les faire deviner.

 

                       Ivan   Sergueïevitch Tourgueniev: Eaux printanières

 

Tag(s) : #Littérature

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