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Eaux printanières 2-copie-2

 

L’orchestre joua une valse et le rideau se leva de nouveau !…

 

Sur la scène les grimaces et les hurlements reprirent de plus belle.

 

– Eh bien ! dit Maria Nicolaevna en se laissant choir sur le divan : puisque vous êtes captif, et obligé de rester auprès de moi au lieu d’admirer votre fiancée, – non, non, n’écarquillez pas les yeux, ne vous fâchez pas – je vous comprends et je vous ai déjà promis de vous laisser aller où bon vous plaira… Maintenant écoutez ma confession… Voulez-vous savoir ce que j’aime le plus au monde ?

 

– La liberté ! dit Sanine.

 

Maria Nicolaevna posa sa main sur la main du jeune homme.

 

– Oui, Dmitri Pavlovitch – dit-elle très sérieusement, et sa voix vibra avec un accent de sincérité irrécusable… la liberté avant tout et par-dessus tout !… Et ne croyez pas que je m’en fasse un mérite, il n’y a rien là de méritoire – mais c’est ainsi, et il en sera ainsi jusqu’à ma mort. Il faut croire que dans mon enfance j’ai vu l’esclavage de trop près, et j’en ai trop souffert. Puis M. Gaston, mon gouverneur, a contribué aussi à m’ouvrir les yeux… Maintenant vous comprenez pourquoi j’ai épousé Polosov… avec lui je suis libre, tout à fait libre, comme l’air, libre comme le vent !… Et je le savais avant de me marier, je savais qu’avec un tel mari je serais une libre Cosaque…

 

Elle se tut et jeta de côté son éventail.

 

– Je vous dirai encore une chose : je ne crains pas de réfléchir un peu… c’est amusant ; nous avons une intelligence pour penser… mais je ne réfléchis jamais aux conséquences de mes actes… et quand il le faut, je me laisse aller… et ne m’inquiète plus de rien… J’ai encore un dicton favori : « cela ne tire pas à conséquence ». Ici bas, Je n’ai pas de comptes à rendre… et là-haut, (elle leva le doigt vers le plafond), eh bien ! là-haut qu’on fasse de moi ce qu’on voudra… lorsqu’on me jugera là-haut, – moi, je ne serai plus moi !… Vous m’écoutez ? Je ne vous ennuie pas ?

 

Sanine était assis, penché en avant. Il leva la tête :

 

– Cela ne m’ennuie pas du tout, dit-il, et je vous écoute avec curiosité… seulement, je vous avoue que je me demande pourquoi vous me racontez tout cela ?

 

Maria Nicolaevna se rapprocha légèrement de lui sur le divan.

 

– Vous vous le demandez ? Avez-vous si peu de pénétration ou tant de modestie ?

 

Sanine leva la tête encore un peu plus haut.

 

– Je vous raconte tout cela, continua madame Polosov d’une voix calme, mais qui n’était pas d’accord avec l’expression de son visage – parce que vous me plaisez beaucoup ; oui, ne faites pas l’étonné, je ne plaisante pas… Je serais très peinée si vous gardez de moi, après notre rencontre, une mauvaise impression, ou même, sans être mauvaise, une impression fausse… C’est pour cette raison que je vous ai amené ici, que je reste seule avec vous, et que je vous parle avec cette sincérité, oui, oui, sincèrement. Je ne mens pas. Remarquez… je sais que vous aimez une autre femme et que vous allez vous marier… Vous voyez bien que je suis désintéressée… Pourtant… voilà une bonne occasion pour vous de dire : cela ne tire pas à conséquence.

 

Elle rit, mais s’interrompit brusquement au milieu d’un éclat de rire – et resta immobile, comme si ses paroles l’étonnaient elle-même, puis dans ses yeux si gais d’ordinaire, si hardis, passa quelque chose qui ressemblait à de la timidité, et même à de la tristesse.

 

« Serpent ! Oh ! elle est un serpent ! » pensa Sanine, « mais quel beau serpent ! »

 

                              Ivan Sergueivitch Tourgueniev: Eaux printanières

 

 

 

Tag(s) : #Littérature

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