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   Au fond, je pense à présent que j’ai eu tort de me confier à lui. C’était une faiblesse de ma part. Un manque de cran face à la solitude. Face aux critiques de Papa. Ma relation avec Houmayoun s’est donc en grande partie construite sur la base de mon incapacité à surmonter ma difficulté à me sortir de l’impasse où me jetaient d’un côté la séparation avec mon mari et de l’autre le manque de confiance, l’attitude soupçonneuse de mes parents à mon égard. Papa , quand il venait me voir, ne savait que froncer les sourcils sur tout ce que je faisais. Il se montrait incapable de la moindre manifestation de tendresse, de sa jeunesse, du temps de  la Partition, semblait n’avoir à me réserver que des remontrances sur ma prétendue inconduite. Sans doute pensait-il qu’une fille ne saurait s’intéresser à l’histoire, à la guerre et à la politique ; que, par nature, elle ne pouvait apprécier que des sujets ménagers et conjugaux … !

  Je ne sais pas si tu t’en souviens, Noupour, mais un jour - tu devais avoir treize ans – tu avais insisté pour me parler à l’écart. C’était pour me dire que tu avais très envie d’être un garçon ! Tu étais persuadée qu’une telle métamorphose était possible. Tu voulais que je t’explique comment ! Je sais d’où venait ce désir. En treize ans d’existence, tu avais eu amplement le temps de comparer l’attitude de Maman vis-à-vis de Dada à celle qu’elle avait à ton égard.  Tu n’avais pas manqué d’occasion de mesurer combien Maman se montrait plus attentionnée, moins sévère envers son fils qu’envers ses filles, et, au moment où l’adolescence accentuait encore la différence, tu avais imaginé ce moyen de résoudre le problème pour toi : changer de sexe !  Mais ce qui tu enviais par-dessus tout, c’était la liberté dont jouissait Dada, le fait qu’il pouvait aller jouer où il voulait, sortir quand bon lui semblait… Déçue par mes explications, mon impossibilité ou mon refus de t’aider, tu te mis à prier ton Dieu pour qu’il exauce ton souhait. Comme si Dieu existait, comme s’il n’était pas un gigantesque leurre, qui fait toujours préférer l’illusion à la lucidité, la passivité à l’action.

  Pour ma part, il ne m’est jamais arrivé de vouloir être un garçon. Jamais. Pas même à cet âge où je commençai à constater sur mon corps les grands changements qui bouleversent tant la vie des petites filles. […] Pourtant Maman commence à m’obliger à me couvrir le corps en portant le sari, à m’interdire de courir avec les  garçons du voisinage… Ces entraves à ma liberté ne  me faisaient pas envier le sexe masculin. Non – simplement elles me paraissaient profondément injustes, étranges stupides.

  Je suis un être humain à part entière, j’ai donc le droit de vivre à ma guise, de vivre mes envies sans qu’on invoque tout de suite pour les étouffer le fait que je suis une fille. Telle était dès l’adolescence, toute ma philosophie. Non, je n’avais nulle envie de me changer en garçon ! J’avais seulement envie de rejeter toutes les attitudes imposées qu’on voulait me voir prendre en raison de mon sexe. J’avais envie de protester contre les brimades qui sanctionnaient toute résistance à cet injustifiable ordre sexiste. J’avais juste envie de vivre tranquillement ma vie. De ne pas être toujours dépendante de l’avis d’autrui, du regard des autres. Souvent je pensais à cette phrase d’Ibsen disant que la force d’un être humain se mesure à sa capacité d’affronter la solitude.

   Et c’est vrai, je ne pense pas avoir besoin de quiconque pour vivre.

                                    Taslima Nasreen

Tag(s) : #Littérature

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