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(L’Alternative est un récit épistolaire dans lequel deux sœurs, Jamouna et Noupour échangent leur point de vue sur la vie qui est ou sera la leur.)

  

   Comme j’ai déjà eu « la chance » de naître après que nos parents avaient déjà eu un fils, je n’ai pas incarné une déception pour la famille en tout cas. On ne m’a pas haï d’être là. On ne m’a ni  laissé mourir faute de soins, ni purement et simplement assassinée. Papa m’a prise dans ses bras, Maman était heureuse… Notre oncle, le frère de Maman, est tout de suite allé avertir tous les gens du quartier qu’une petite princesse était née. Comme un fils avait vu le jour avant moi dans la famille, on n’a négligé ni de ma masser à l’huile de moutarde ni de ma baigner à l’eau chaude, ni de m’enrouler ensuite dans une couverture et de me mettre contre ma mère, pour que je me réchauffe à la chaleur de son corps – ma mère qui n’a pas eu à subir d’infamie pour avoir donné le jour à une fille, puisqu’elle avait  déjà été heureuse pour que son premier-né soit un garçon. Et puisque les gens « bien » ont la bonne éducation de ne pas s’offusquer de la naissance d’une fille, dans les cas où un garçon est venu combler les aspirations de la famille, je peux dire que j’ai été chaleureusement accueillie par tous, parents et voisins.

   Tu vas penser que je change brusquement de sujet, petite sœur, mais j’ai dû interrompre l’écriture de cette lettre quelques instants.

Houmayoun est rentré il y a un moment. Comme presque tous les soirs, il avait bu, il titubait et empestait l’alcool. Comme on s’accommode d’un tas de choses ! Cela m’étonnera toujours… Moi qui avais de tout temps détesté ce genre d’hommes, à vin et à femmes, voici que je vis  avec l’un d’eux, pour qui chaque matin je dois préparer un verre de citronnade, comme remède à sa gueule de bois, à qui je beurre ses tartine, tout en m’efforçant de le réveiller en douceur pour ménager son mal de crâne ! Est-ce bien moi ? Moi qui partage ma vie avec cet ivrogne d’Houmayoun qui ne rate pas une occasion de me tromper ? Je ne me reconnais pas. […]

   Il est un mot magique : le mot de chastity . En bengali satitva. Or il se trouve que dans notre langue ce mot ne peut convenir qu’au sujet des femmes, il ne peut en aucun cas s’appliquer aux hommes. Chez nous, il n’ya que pour les femmes que la chasteté puisse faire sens. Satitva, qui vaut pour elle toutes les qualités.

  Jamais Houmayoun ne pourra me pardonner d’être venue à lui privée de ma virginité. Toujours il sera jaloux de mon premier mari. Et le regret que la femme n’ait pas été vièrge au moment du mariage jette immanquablement un soupçon sur sa chasteté, sur ce fameux satitva qui définit à lui seul l’épouse parfaite.

  Il est déjà arrivé qu’Houmayoun, après être resté plusieurs jours sans m’adresser la parole, me réveille soudain en pleine nuit pour me faire part, toujours de ce ton de reproche, de son regret de ne pas être le premier homme de ma vie. Une fois, je lui ai demandé : «  Et toi, tu as eu combien de femme avant moi ? » Il m’a regardé abasourdi, comme si j’avais affreusement blasphémé.

  Il fait tout ce cinéma depuis que nous sommes mariés. Pourtant quand il m’a demandé de l’épouser, j’ai pris soin de lui raconter mon expérience avec Saber. Je ne lui ai rien caché des événements de ma vie.

Houmayoun était un collègue de bureau. C’était l’époque où Papa venait me voir à Dhaka uniquement pour me sermonner, pour me reprocher mon indifférence au qu’en- dira- t’on, pour me donner des tas de bons conseils sur la manière dont devait de conduire une femme comme moi « qui avait eu un grand accident dans sa vie »… Je n’en pouvais plus de toute ces critiques, de toute cette morale étriquée, de tant d’incompréhension. C’est en grande partie pour échapper à cette situation que je me alors rapprochée d’ Houmayoun. 

                                           Taslima Nasreen

Tag(s) : #Littérature

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