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L-attentat-de-Khadra.jpg

 

       Dans un restaurant de Tel Aviv, une jeune femme se fait exploser au milieu de dizaine de clients. A l’hôpital, le docteur Amine, chirurgien israélien d’origine arabe, opère à la chaîne les survivants de l’attentat. Dans la nuit qui suit le carnage, on le rappelle d’urgence pour examiner le corps déchiqueté de la kamikaze. Le sol se dérobe alors sous ses pieds : il s’agit de sa propre femme.

   Comment admettre l’impossible, comprendre l’inimaginable, découvrir qu’on a partagé, des années durant, la vie et l’intimité d’une personne dont on ignorait l’essentiel ? Pour savoir, il faut entrer dans la haine, le sang et le combat désespéré du peuple palestinien…                                    

     Extrait 1

   Maman, crie l’enfant… Je suis là, Amine… Et elle est là, maman, émergeant d’un rideau de fumée. Elle avance au milieu des éboulis suspendus, des gestes pétrifiés, des boucles ouvertes sur l’abîme. Un moment,avec son voile lactescent et son regard martyrisé, je la prends pour la Vierge. Ma mère a toujours été ainsi rayonnante et triste à la fois, tel un cierge. Lorsqu’elle posait sa main sur mon front brûlant, elle en résorbait toute la fièvre et tous les soucis… Et elle est là ; sa magie n’a pas pris une ride. Un frisson me traverse des pieds à la tête, libérant l’univers, enclenchant les détails. Les flammes reprennent leur branle macabre, les éclats leurs trajectoires, la panique ses débordement… Un homme haillonneux, la figure et le bras noircis, tente de s’approcher de la voiture en feu. […] Une foultitude de picotement se déclarent dans ma hanche. Mon pantalon a presque disparu ; seuls quelques pans calcinés continuent de me draper par endroits. Ma jambe repose contre mon flanc, grotesque et horrible à la fois ; un mince cordon de chair la retint encore à ma cuisse. D’un seul coup, toutes mes forces me désertent. J’ai le sentiment que mes fibres se dissocient les unes des autres, se décomposent déjà… […] Maman, reprit l’enfant… Je cherche ma mère dans le chao… Ne vois que des vergers qui s’étendent à perte de vue… Les vergers de grand-père… du patriarche… un pays d’orangers où c’était tous les jours l’été… et un garçon qui rêve au haut d’une crête. Le ciel est d’un bleu limpide. Les orangers n’en finissent pas de se donner la main. L’enfant a douze ans et un cœur en porcelaine. A cet âge de tous les coups de foudre, simplement parce que sa confiance est aussi grande que ses joies, il voudrait croquer la lune comme un fruit, persuadé qu’il n’a qu’à tendre la main pour cueillir le bonheur du monde entier… Et là, sous mes yeux, en dépit du drame qui vient d’enlaidir à jamais le souvenir de cette journée, en dépit des corps agonisant sur la chaussée et des flammes finissant d’ensevelir le véhicule du cheikh, le garçon bondit et, les bras déployés telles des ailes d’épervier, s’élance à travers champs où chaque arbre est une féérie… Des larmes me ravinent les joues… «  Celui qui t’a dit qu’un homme ne doit pas pleurer ignore ce qu’un homme veut dire », m’avoua mon père en me surprenant effondré dans la chambre mortuaire du patriarche. «  Il n’y a pas de honte à pleurer, mon grand. Les larmes sont ce que nous avons de plus noble. » Comme je refusais de lâcher la main de grand-père, il s’était accroupi devant moi et m’avait pris dans ses bras. «  Ça ne sert à rien de rester ici. Les morts sont morts et finis, quelque part ils ont purgé leurs peines. Quant aux vivants, ce ne sont que des fantômes en avance sur leur heure… » Deux brancardiers me soulèvent et m’entassent sur une sur une civière. Une ambulance arrive en marche arrière, les portières grandes ouvertes. Des bras m’attirent à l’intérieur de la cabine, me jettent presque au milieu d’autres cadavres… «  Dieu, si c’est un affreux cauchemar, faites que je réveille, et tout de suite… »

                                                                                                                                              PP 8/9/10

                                                                       Yasmina Khadra

Tag(s) : #Littérature

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