Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog

L'attentat de Khadra

   Je quitte le bloc vers 22 heures.

   J’ignore combien de personnes sont passées sur ma table d’opération. Chaque fois que je finissais avec l’une, les battants du bloc s’écartaient sur un nouveau chariot. Certaines interventions n’ont pas demandé beaucoup de temps, d’autres m’ont libéralement usé. J’ai des crampes partout, et des fourmillements autour des articulations. Par moment me vue s’embrouillait et je me sentais pris de vertige. Ce  n’est que lorsqu’un gosse a failli me claquer entre les mains que j’ai jugé raisonnable de céder ma place à un remplaçant. De son côté, Kim a perdu trois patients, les uns après les autres, comme si un sortilège s’amusait à réduire en pièces ses efforts. Elle a quitté la salle 5 en pestant contre elle-même. Je crois qu’elle est montée dans son bureau pleurer les larmes de son corps. […]

   Je me change pour rentrer chez moi. […]

   J’arrive à la maison vers 23 heures. Soûl de fatigue et de dépit. […] Sihem ne m’ouvre pas. Elle n’est pas rentrée de Kafr Kanna. La femme de ménage a omis de passer, elle aussi. Je trouve mon lit défait, tel que je l’avais laissé au matin. Je consulte mon téléphone ; aucun message sur le répondeur. Après une journée aussi agitée que celle que je viens de négocier, l’absence de ma femme ne me préoccupe pas outre mesure. Elle a l’habitude de prolonger sur un coup de tête son séjour chez sa grand-mère. Sihem adore la ferme et les veillées tardives sur un tertre que la lune baigne de lumière tranquille.

   Je vais me changer dans ma chambre, m’attarde sur la photo de Sihem trônant sur la table de chevet. Son sourire est grand comme un arc-en-ciel, mais son regard ne suit pas. La vie ne lui a pas fait de cadeau. Orpheline de mère à dix huit ans, morte d’un cancer, et de père, disparu dans accident de la route quelques années plus tard, elle a mis une éternité avant d’accepter de me prendre pour époux. Elle avait peur que le sort, qui s’était acharné sur elle, ne revienne la désarçonner encore une fois. Après plus d’une décennie de vie conjugale, malgré l’amour que je lui prodigue, elle continue de craindre pour son bonheur, convaincue qu’un rien suffirait à le défigurer. […]

- Tu souris comme la chance, chérie, dis-je au portrait. Si seulement tu pouvais fermer les yeux de temps en temps.

   Je baise mon doigt, le pose sur la bouche de Sihem et me précipite dans la salle de bains. Je reste une vingtaine de minutes sous une douche brûlante, ensuite, enveloppé dans un peignoir, je me rends dans la cuisine grignoter un sandwich. Après m’être brossé les dents, je retourne dans ma chambre, glisse dans mon lit et avale un comprimé pour dormir d’un sommeil de juste…

   Le téléphone retentit en moi tel un marteau-piqueur, m’ébranlant de la tête aux pieds, comme une décharge d’électrochoc. Abasourdi, je tends une main tâtonnante vers le commutateur sans parvenir à le localiser. La sonnerie du téléphone continue d’exacerber mes sens. Un coup d’œil sur le reveil m’apprend qu’il est 3h20 du matin. De nouveau, je tends la main dans le noir, ne sachant plus si je dois décrocher ou allumer.

   Je renverse quelque chose sur la table de chevet, m’y prends à plusieurs reprises avant de m’emparer du combiné.

   Le silence qui s’ensuit me dégrise presque.

- Allô ?

- C’est Naveed, me dit un homme au bout du fil.

   Je mets un certain temps à reconnaître la voix écorchée de Naveed Ronnen, un haut fonctionnaire de la police. Le comprimé que j’ai pris me ravage l’esprit. J’ai l’impression de tournoyer au ralenti quelque part, que, suspendu entre l’engourdissement et la somnolence, le rêve que je faisais me disperse à travers d’autres rêves inextricables, déformant ridiculement la voix de Naveed Ronnen qui, ce soir, paraît émaner d’un puits.

   Je repousse mon souffle pour me mettre sur mon séant. Mon sang bat sourdement contre mes tempes. Je dois puiser au plus profond de moi pour discipliner mon souffle.-

- Oui, Naveed ?...

- Je t’appelle de l’hôpital. On a besoin de toi, ici.

                                                                                               

                              ( A suivre à l'extrait 4 du même chapitre )

                                                      Yasmina Khadra

Tag(s) : #Littérature

Partager cet article

Repost 0