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L'attentat de Khadra

 

   Quelqu’un a collé une affiche sur la grille de ma maison. Ce n’est pas exactement une affiche, mais la une d’un quotidien à grand tirage. Par-dessus une large photo décrivant le chaos sanglant autour du restaurant ciblé par les terroristes, on peut lire en gros caractères : LA BETE IMMONDE EST PARMI NOUS. Le titre s’étale sur trois colonnes. […]

   Les vandales du capitaine Moshé ne sont pas gênés. Mon bureau est sens dessus dessous. Le même désordre règne dans ma chambre ; matelas retourné, draps par terre, tables de chevet et commande profanées, tiroirs renversés sur la moquette. La lingerie de ma femme traîne parmi les pantoufles et les produits cosmétiques. On a décroché mes tableaux pour regarder ce qu’il y avait derrière. On a aussi marché sur une vieille photo de famille.

   Je n’éprouve ni la force ni le courage d’aller dans les autres pièces évaluer les dégâts.

   La glace de l’armoire me renvoie mon reflet. Je ne me suis pas reconnu. Décoiffé, hagard, j’ai l’air d’un aliéné avec ma barbe naissante et mes joues taillées au burin.

   Je me déshabille, vais me faire couler un bain ; trouve de la nourriture dans le frigo, saute dessus comme une bête affamée. Je mange debout avec mes mains sales, manquant d’avaler de travers les bouchées que j’engloutis les unes après les autres avec une lamentable voracité. J’ai vidé une corbeille de fruits, deux assiettées de viande froide, sifflé deux bouteilles de bière d’une traite et léché un à un mes dix doigts dégoulinant de sauce.

   Il m’a fallu repasser devant la glace pour m’apercevoir que je suis complètement nu. Je ne me souviens pas d’avoir erré chez moi en tenue d’Adam depuis que j’ai pris femme. Sihem était à cheval sue certains principes.

   Sihem…

Que c’est déjà loin tout ça !...

   Je glisse dans la baignoire, laisse la chaleur de l’eau embaumer mon être, ferme les yeux et essaie de me dissoudre lentement dans la torpeur brûlante en train de me gagner…

 

- Mon Dieu !

   Kim Yahuda est debout dans la salle de bain, incrédule. Elle regarde à droite, à gauche, se tape dans les mains comme si elle n’arrivait pas à admettre ce qu’elle voit, se retourne vivement vers le petit placard mural, y farfouille à la recherche d’une serviette.

- Tu as passé la nuit là- dedans ? s’écrie-t-elle, horrifiée et dépitée à la fois. Où avais –tu la tête, bon sang ? Tu aurais pu te noyer.

   J’ai du mal à ouvrir les yeux. Peur être à cause de la lumière du jour. M’aperçois que j’ai dormi dans la baignoire toute la nuit. Dans l’eau qui s’est refroidie entre-temps, mes membres ne réagissent pas ; ils ont durci comme du bois ; une teinte violacée recouvre mes cuisses et mes avant-bras.  Je me rends compte aussi que je n’arrête pas de grelotter en claquant des dents.

- Mais qu’est – ce que tu es en train de t’infliger, Amine ? Debout, sors de là  immédiatement. Je vais choper la crève rien qu’à te regarder.

   Elle m’aide à me relever, m’enveloppe dans un peignoir et me frotte énergiquement des cheveux aux mollets.

- C’est pas vrai, répète-t-elle. Comment tu as fait pour t’endormir avec de l’eau jusqu’au cou ? Tu te rends compte !... J’ai eu un pressentiment, ce matin. Quelque chose me disait qu’il fallait absolument  faire un saut par ici avant de rejoindre l’hôpital… Naveed m’a appelée dès qu’on t’a relâché.  Je suis passé trois fois, hier, mais tu n’étais pas encore rentré. J’ai pensé que tu étais allé chez un parent ou un ami.

   Elle me conduit dans ma chambre, remet le matelas sur le lit et m’allonge dessus. Mes membres tremblent de plus en plus vite, mes mâchoires menacent de se fracasser.

- Je cours te préparer une boisson chaude, dit-elle en ramenant une couverture sur moi. […]

   Je ne l’ai pas vue partir.

   Je crois que je m’étais rendormi.

 

     Le grincement d’une grille me réveille. Je repousse la couverture et m’approche de la fenêtre. Deux adolescents furètent dans mon jardin, des rouleaux de papier sous les bras, des dizaines de photos découpées dans des journaux jonchent mon gazon. Des badauds se sont rassemblés en face de ma maison. « Allez-vous-en », crié-je. Ne parvenant pas à ouvrir la fenêtre, je me rue dans la cour. Les deux adolescents déguerpissent. Je les poursuivis jusque dans la rue, pieds nus, la tête en ébullition…

«  Sale terroriste ! Fumier ! Traître d’Arabe ! » Les invectives me freinent net. Trop tard, je suis au milieu d’une meute surexcitée. Deux barbus me crachent dessus. Des bras me bousculent.  […] On me secoue de part et d’autres. Il faut d’abord la désinfecter avant de le foutre sur un bûcher… » Un coup de pied me foudroie au ventre, un autre me redresse. Mon nez explose, puis mes lèvres. Mes bras ne suffisent pas pour me protéger. Une averse de coup me dégringole dessus, et le sol se dérobe sous moi…

 

    Kim me trouve gisant au milieu de l’allée. Mes agresseurs m’ont poursuivi jusque dans mon jardin après m’avoir jeté à terre. A leurs prunelles éclatées et leur bouche effervescente, j’ai cru qu’ils allaient me lyncher. […] 

   J’ai demandé à voir Naveed Ronnen. Je voulais offrir une sépulture décente à ma femme. Je ne supportais pas de l’imaginer à l’étroit, dans ce casier frigorifiant de la morgue, une étiquette autour de l’orteil. Afin de m’épargner une colère inutile, Naveed m’a apporté des formulaires dûment remplis ; il n’avait besoin que de ma signature.

   J’ai payé l’amende et récupéré le corps de ma femme sans rien  dire à personne. J’ai tenu à enterrer Sihem dans la stricte intimité, à Tel-Aviv, la ville où nous avions décidé de vivre jusqu’à ce que la mort nous sépare. Il n’y avait que moi au cimetière, hormis le fossoyeur et l’imam.

   Lorsqu’on a recouvert de terre le fossé où reposera désormais le meilleur de ma vie, je me suis sentie un peu mieux. C’est comme si je m’acquittais d’une tâche que je croyais inconcevable. J’écoute jusqu’au bout l’imam réciter des versets puis je lui glisse des billets  de banque dans sa main faussement fuyante et rejoins la ville.

   Je marche le long d’une esplanade donnant sur la mer. Des touristes jeunes prennent des photos souvenirs en se saluant. Quelques jeunes couples se racontent fleurette à l’ombre des arbres ; d’autres, la main dans la main se promenant le long de la jetée. Je vais dans un petit bistro, commande un café, prends place dans un coin près de la baie et fume tranquillement cigarette sur cigarette.

                                             Yasmina Khadra

Tag(s) : #Littérature

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