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 La-Princesse-de-Cleves-2.gif

   La magnificence et la galanterie n’ont jamais paru en France avec tant d’éclat que dans las dernières années du règne d’Henri second. […]

   Il parut alors une beauté à la cour, qui attira les yeux de tout le monde, et l'on doit croire que c'était une beauté parfaite, puisqu'elle donna de l'admiration dans un lieu où l'on était si accoutumé à voir de belles personnes. Elle était de la même maison que le vidame de Chartres, et une des plus grandes héritières de France. Son père était mort jeune, et l'avait laissée sous la conduite de madame de Chartres, sa femme, dont le bien, la vertu et le mérite étaient extraordinaires. Après avoir perdu son mari, elle avait passé plusieurs années sans revenir à la cour. Pendant cette absence, elle avait donné ses soins à l'éducation de sa fille ; mais elle ne travailla pas seulement à cultiver son esprit et sa beauté ; elle songea aussi à lui donner de la vertu et à la lui rendre aimable. La plupart des mères s'imaginent qu'il suffit de ne parler jamais de galanterie devant les jeunes personnes pour les en éloigner. Madame de Chartres avait une opinion opposée ; elle faisait souvent à sa fille des peintures de l'amour ; elle lui montrait ce qu'il a d'agréable pour la persuader plus aisément sur ce qu'elle lui en apprenait de dangereux ; elle lui contait le peu de sincérité des hommes, leurs tromperies et leur infidélité, les malheurs domestiques où plongent les engagements ; et elle lui faisait voir, d'un autre côté, quelle tranquillité suivait la vie d'une honnête femme, et combien la vertu donnait d'éclat et d'élévation à une personne qui avait de la beauté et de la naissance. Mais elle lui faisait voir aussi combien il était difficile de conserver cette vertu, que par une extrême défiance de soi-même, et par un grand soin de s'attacher à ce qui seul peut faire le bonheur d'une femme, qui est d'aimer son mari et d'en être aimée.
   Cette héritière était alors un des grands partis qu'il y eût en France ; et quoiqu'elle fût dans une extrême jeunesse, l'on avait déjà proposé plusieurs mariages. Madame de Chartres, qui était extrêmement glorieuse, ne trouvait presque rien digne de sa fille ; la voyant dans sa seizième année, elle voulut la mener à la cour. Lorsqu'elle arriva, le vidame alla au-devant d'elle ; il fut surpris de la grande beauté de mademoiselle de Chartres, et il en fut surpris avec raison. La blancheur de son teint et ses cheveux blonds lui donnaient un éclat que l'on n'a jamais vu qu'à elle ; tous ses traits étaient réguliers, et son visage et sa personne étaient pleins de grâce et de charmes.

   Le lendemain qu’elle fut arrivée, elle alla pour assortir des pierreries chez un Italien qui en trafiquait par tout dans le monde. Comme elle y était, le prince de Clèves y arriva. Il fut tellement  surpris de sa beauté qu’il ne put cacher sa surprise ; et Melle de Chartres ne put s’empêcher de rougir en voyant l’étonnement qu’elle lui avait donné Elle se remit néanmoins, sans témoigner d’autre attention aux actions de ce prince que celle que la civilité lui devait donner pour un homme tel qu’il paraissait. M. de Clèves la regardait avec admiration, et il ne pouvait comprendre qui était cette belle personne qu’il ne connaissait point. Il voyait bien par son air, et tout ce qui était à sa suite, qu’elle devait être d’une grande qualité. Sa jeunesse lui faisait croire que c’était une fille, mais ne lui voyant point de mère, et l’Italien qui ne la connaissait point l’appelant madame, il ne savait que penser, et il la regardait avec étonnement. Il s’aperçut que ses regards l’embarrassaient, contre l’ordinaire des jeunes personnes qui voient toujours avec plaisir l’effet de leur beauté ; et il parut même qu’il était cause qu’elle avait de l’impatience de s’en aller, et en effet elle sortit assez promptement. M. de Clèves se consola de la perdre de vue dans l’espoir de savoir qui elle était ; mais il fut surpris quand il sut qu’on ne la connaissait point.

Il demeure si touché de sa beauté et de l’air modeste qu’il avait remarqué dans ses actions qu’il conçut pour elle dès ce moment une passion et une estime extraordinaire : il alla le soir chez Madame, sœur du roi. Il était si rempli de l’esprit et de la beauté de Mlle de Chartres qu’il ne pouvait parler d’autre chose. Il conta tout haut son aventure, et ne pouvait se lasser de donner des louanges à cette personne qu’il avait vue, qu’il ne connaissait point. Madame lui dit qu’il n’y avait point de personne celle qu’il dépeignait et que, s’il y en avait quelqu’une, elle serait connue de tout le monde. Mme de Dampierre, qui était sa dame d’honneur et amie de Mme de Chartres, entendant cette conversation, s’approcha de cette princesse et lui dit tout bas que c’était sans doute Mlle de Chartres que M. de Clèves avait vue.

Madame se retourna vers lui et lui et lui dit que, s’il voulait revenir chez elle le lendemain, elle lui ferait voir cette beauté dont il était si touché. Mlle de Chartres parut en effet le jour suivant ; elle fut reçue des reines avec tous les agréments qu’on peut s’imaginer, et avec une telle admiration de tout le monde qu’elle n’entendait autour d’elle que des louanges. Elle alla ensuite chez Madame, sœur du roi. Cette princesse, après avoir loué sa beauté, lui conta l’étonnement qu’elle avait donné à M. de Clèves. Ce prince entra un moment après :

   « Venez, lui dit-elle, voyez si je ne vous tiens pas ma parole et si, en vous montrant Mlle de Chartres, je ne vous fais pas voir cette beauté que vous cherchiez ; remerciez-moi au moins de lui avoir appris l’admiration que vous aviez déjà pour elle. » […]

   Le prince de Clèves devint passionnément amoureux de Mlle de Chartres et souhaitait ardemment l’épouser. […]

   Comme Melle de Chartres avait le cœur très noble et très bien fait, elle fut véritablement touchée de reconnaissance du procédé du prince de Clèves. Cette reconnaissance donna à ses réponses et à ses paroles un certain air de douceur qui suffisait pour donner de l’espérance à un homme aussi éperdument amoureux que l’était ce prince ; de sorte qu’il se flatta d’une partie de ce qu’il souhaitait.

   Elle rendit compte à sa mère de cette conversation, et Mme de Chartres lui dit qu’il y avait tant de grandeur et de bonnes qualités dans M. de Clèves et qu’il faisait paraître tant de sagesse pour son âge que, si elle sentait son inclination portée à l’épouser, elle y consentirait avec joie. Mlle de Chartres répondait qu’elle lui remarquait les mêmes bonnes qualités ; qu’elle l’épouserait même avec moins de répugnance qu’une autre, même qu’elle n’avait aucune inclination particulière pour sa personne.

   Dès le lendemain, ce prince fit parler à Mme de Chartres ; elle reçut la proposition qu’on lui faisait et elle ne craignait point de donner à sa fille un mari qu’elle ne put aimer en lui donnant le prince de Clèves. Les articles furent conclus ; on parla au roi, et ce mariage fut su de tout le monde.

   M. de Clèves se trouvait heureux sans être néanmoins  entièrement content. Il voyait avec beaucoup de peine que les sentiments de Mlle de Chartres ne passaient pas ceux de l’estime et de la reconnaissance et il ne pouvait se flatter  qu’elle en cachât  de plus obligeant, puisque l’état ouï ils étaient lui permettait de les faire paraître sans choquer son extrême modestie. Il ne se passait guère de jours qu’il ne lui en fît ses plaintes.

    « Est-il possible, lui disait-il, que je puisse n’être pas heureux en vous épousant ? Vous n’avez pour moi ni impatience, ni inquiétude, ni chagrin. Ma présence ne vous donne ni de plaisir, ni de trouble. […]

 -Vous savez que j’ai de la joie de vous voir, et je rougis si souvent en vous voyant, et votre vue me donne du trouble.

-Je ne me trempe pas à votre rougeur, c’est un sentiment de modestie, et non pas un mouvement du cœur. […]

   M. de Clèves, qui conservait pour sa femme une passion violente, n’était pas entièrement heureux : jamais mari n’a été si loin d’en prendre et jamais femme n’a été si loin d’en donner. Elle était néanmoins exposée à la cour ; elle allait tous les jours chez les reines et chez Madame. Tout ce qu’il y avait d’hommes jeunes et galants la voyait chez elle. […]

   La duchesse de Lorraine, en travaillant à la paix, avait travaillé aussi pour le mariage du duc de Lorraine, son fils. Il avait été conclu avec Mme Claude de France, seconde fille du roi. Les noces en furent résolues pour le mois de février.

   Cependant, le duc de Nemours était demeuré à Bruxelles, entièrement rempli et occupé de ses dessins pour l’Angleterre. […]

   Il arriva la veille des fiançailles ; et, dès le même soir qu’il fut arrivé, il alla rendre compte au roi de l’état de son dessein et recevoir ses ordres et ses conseils pour ce qu’il lui restait à faire. Il alla ensuite chez les reines. Mme de Clèves n’y était pas, de sorte qu’elle ne le vit point et ne sut pas même qu’il fût arrivé. Elle avait ouïe parler de ce prince à tout le monde comme de ce qu’il y avait de mieux fait et de plus agréable à la cour ; et surtout Mme la dauphine le lui avait dépeint d’une sorte et lui avait parlé tant de fois qu’elle lui avait donné de la curiosité, et même de l’impatience de le voir.

 

   « Elle passa tout le jour des fiançailles chez elle à se parer, pour se trouver le soir au bal et au festin royal qui se faisait au Louvre. Lorsqu'elle arriva, l'on admira sa beauté et sa parure ; le bal commença et, comme elle dansait avec Monsieur de Guise, il se fit un assez grand bruit vers la porte de la salle, comme de quelqu'un qui entrait, et à qui on faisait place. Madame de Clèves acheva de danser et, pendant qu'elle cherchait des yeux quelqu'un qu'elle avait dessein de prendre, le Roi lui cria de prendre celui qui arrivait. Elle se tourna et vit un homme qu'elle crut d'abord ne pouvoir être que Monsieur de Nemours, qui passait par-dessus quelques sièges pour arriver où l'on dansait. Ce prince était fait d'une sorte qu'il parut difficile de n'être pas surprise de le voir quand on ne l'avait jamais vu, surtout ce soir-là, où le soin qu'il avait pris de se parer augmentait encore l'air brillant qui était dans sa personne ; mais il était difficile aussi de voir Madame de Clèves pour la première fois sans avoir un grand étonnement. Monsieur de Nemours fut tellement surpris de sa beauté que, lorsqu'il fut proche d'elle, et qu'elle lui fit la révérence, il ne put s'empêcher de donner des marques de son admiration. Quand ils commencèrent à danser, il s'éleva dans la salle un murmure de louanges. Le Roi et les Reines se souvinrent qu'ils ne s'étaient jamais vu, et trouvèrent quelque chose de singulier de les voir danser ensemble sans se connaître. Ils les appelèrent quand ils eurent fini, sans leur laisser le loisir de parler à personne, et leur demandèrent s'ils n'avaient pas bien envie de savoir qui ils étaient, et s'ils ne s'en doutaient point.

- Pour moi, Madame, dit Monsieur de Nemours, je n'ai pas d'incertitude ; mais comme Madame de Clèves n'a pas les mêmes raisons pour deviner qui je suis que celles que j'ai pour la reconnaître, je voudrais que votre Majesté eût la bonté de lui apprendre mon nom.
- Je crois, dit Madame La Dauphine, qu'elle le sait aussi bien que vous savez le sien.
- Je vous assure, Madame, reprit Madame de Clèves qui paraissait un peu embarrassée, que je ne devine pas si bien que vous pensez.
- Vous devinez fort bien, répondit Madame la Dauphine ; et il y a même quelque chose d'obligeant pour Monsieur de Nemours à ne vouloir pas avouer que vous le connaissez déjà sans l'avoir jamais vu. »

   La reine les interrompit pour continuer le bal ; M. de Nemours prit la reine dauphine. Cette princesse était d’une parfaite beauté et avait paru telle aux yeux de M. de Nemours avant qu’il allât en Flandre ; mais, de tout le soir, il ne put admirer que Mme de Clèves.

  Le Chevalier de Guise, qui l’adorait toujours, était à ses pieds, et ce qui se venait de passer lui avait donné une douleur sensible. Il le prit comme un présage que la fortune destinait M.de Nemours à être amoureux de Mme de Clèves ; et, soit qu’en effet il eut paru quelque trouble sur son visage, ou que la jalousie fit voir au chevalier de Guise au- delà de la vérité, il crut qu’elle avait été touchée de la vue de ce prince, et qu’il ne put s’empêcher de lui dire que M. de Nemours était bien heureux de commencer à être connu d’elle par une aventure qui avait quelque chose de galant et d’extraordinaire.

   Mme se Clèves revint chez elle l’esprit si rempli de tout ce qui s’était passé au bal, quoi qu’il fût fort tard, elle  alla dans la chambre de sa mère pour lui en rendre compte ; et lui loua M. de Nemours avec un certain air qui donna à Mme de Chartres  la même pensée qu’avait eue le chevalier de Guise.

  Le lendemain, la cérémonie des noces se fit. Mme de Clèves y vit le duc de Nemours avec une mine et une grâce si admirables qu’elle en fit encore plus surprise.

  Les jours suivants, elle le vit jouer à la paume avec le roi, elle l’entendit parler ; mais elle le vit toujours surpasser de si loin tous les autres et se rendre maître de la conversation dans tous les lieux ou il était par l’air de sa personne et par l’agrément de son esprit, qu’il fit, en peu de temps, une grande impression dans son cœur.

   Il est vrai aussi que M. de Nemours sentait pour elle une inclination violente, qui lui donnait cette douceur et cet enjouement qu’inspirent les premiers désirs de plaire, il était encore plus aimable qu’il n’avait accoutumé de l’être ; de sorte que, se voyant souvent, et se voyant l’un et l’autre ce qu’il y avait de plus parfait à la cour, il était difficile qu’ils ne se plussent infiniment. […]

   La passion de M. de Nemours pour Mme de Clèves fut d’abord si violente qu’elle lui ôta le goût et même le souvenir de toutes les personnes qu’il avait aimées et avec qui il avait conservé des commerces pendant son absence. Il ne prit pas seulement le soin de rompre avec elles ; il ne put se donner la patience d’écouter leurs plaintes et de répondre à leurs reproches. Mme la dauphine, pour qui il avait eu des sentiments assez passionnés, ne put tenir dans son cœur contre Mme de Clèves. Son impatience pour le voyage d’Angleterre commença à se ralentir et il ne pressa plus avec tant d’ardeur les choses qui étaient nécessaires pour son départ. Il allait souvent chez la reine dauphine, parce que Mme de Clèves y allait souvent, et il n’était pas fâché de laisser imaginer ce que l’on avait cru de ses sentiments pour cette reine. Mme de Clèves lui paraissait d’un si grand prix qu’il se résolut de manquer plutôt à lui donner des marques de sa passion que  de hasarder de la faire connaître au public. Il n’en parla pas même au vidame de Chartres, qui était son ami intime, et pour qui il n’avait rien de caché. 

                                                Madame de La Fayette 

Tag(s) : #Littérature

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