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La Princesse de Clèves 2

   On ne peut exprimer ce que sentit M. de Nemours dans ce moment. Voir au milieu de la nuit, dans le plus beau lieu du monde, une personne qu’il adorait, la voir sans qu’elle sût qu’il la voyait, et la voir tout occupée de choses qui avaient du rapport à lui et à la passion qu’elle lui cachait, c’est ce qui n’a jamais été goûté ni imaginé par nul amant. 

   Ce prince était tellement hors de lui même qu'il demeurait immobile à regarder Mme de Clèves, sans songer que les moments lui étaient précieux. [...]

   La passion n’a jamais été tendre et si violente qu’elle l’était alors en ce prince. Il s’en alla sous des saules, le long d’un petit ruisseau qui coulait derrière la maison où il était caché. Il s’éloigna le plus qu’il lui fût possible, pour n’être vu ni entendu de personne ; il s’abandonna aux transports de  son amour et son cœur en tellement pressé qu’il fut contraint de laisser couler quelques larmes ; mais ces larmes n’étaient pas de celle que la douleur seule fait répandre, elles étaient mêlées  de douceur et ce charme qui ne se trouve que dans l’amour.

   Il se remit à repasser toutes les actions de Mme de Clèves depuis qu’il en était amoureux ; quelle rigueur honnête et modeste elle avait toujours eue pour lui, quoiqu’elle l’aimât. «  Car enfin elle m’aime, disait-il ; je n’en saurais douter ; les plus grands engagements et les plus grandes faveurs ne sont que des marques si assurées que celles que j’en ai eues. Je la vois toujours se défendre également contre moi et contre elle-même. Si je n’étais point aimé, je songerais à plaire, mais je plais, on m’aime, on m’aime et on me le cache. Que puis-je donc espérer, et quel engagement dois-je attendre dans ma destinée ? Quoi ! Je serai aimé de la plus aimable personne du monde et je n’aurais cet excès d’amour que donnent les premières certitudes d’être aimé que pour mieux sentir la douleur d’être maltraité ! « Laissez-moi voir que vous m’aimez, belle princesse, s’écria t-il, laissez-moi voir vos sentiments ; pourvu que je les connaisse par vous une fois en ma vie, je consens que vous repreniez pour toujours ces rigueurs dont vous m’accabliez. Regardez-moi du moins avec ces mêmes yeux dont je vous ai vue cette nuit regarder mon portrait ; pouvez-vous l’avoir regardé avec tant de douceur et m’avoir fui moi-même si cruellement ? Que craignez-vous ? Pourquoi mon amour vous est-il si redoutable ? Vous m’aimez, vous me le cachez inutilement ; vous-même m’en avez donné des marques involontaires. Je sais mon bonheur ; laissez - m’en jouir, et cessez de me rendre malheureux. » Est –il possible, reprenait-il, que je sois aimé de Mme de Clèves et que je sois malheureux ?

                                                   Madame de La Fayette

Tag(s) : #Littérature

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