Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog

La Princesse de Clèves 2

   Quand M. de Clèves fut revenu, elle lui dit qu’elle voulait aller à la compagne, qu’elle,  qu’elle se trouvait mal et qu’elle avait besoin de prendre l’air. M. de Clèves, à qui elle paraissait d’une beauté qui ne lui persuadait pas que ses maux fussent considérables, se moqua d’abord de la proposition de ce voyage et lui répondit qu’elle oubliait que les noces des princesses et le tournoi s’allait faire, et qu’elle n’avait pas trop de temps pour se préparer à y paraître avec la même magnificence que les autres femmes. Les raisons de son mari ne la firent pas changer de dessein ; elle le pria de trouver bon que, pendant qu’il irait à Compiègne avec le roi, elle allât à Coulommiers, qui était une belle maison à une journée de Paris, qu’il faisait bâtir avec soin. M. de Clèves y consentit ; elle y alla dans le dessein de n’en pas revenir sitôt, et le roi partit pour Compiègne, où il ne devait être que peu de jours.

   M. de Nemours avait eu bien eu de la douleur de n’avoir point revu Mme de Clèves depuis cette après- dinée qu’il avait passé avec elle si agréablement et qui avait augmenté ses espérances. Il avait une impatience de la revoir qui ne lui donnait point de repos, de sorte que, quand le roi revient à Paris, il résolut d’aller chez sa sœur, la duchesse de Mercœur, qui était à la campagne assez près de Coulommiers. Il proposa au vidame d’y aller avec lui, qui accepta aisément cette proposition ; et M. de Nemours la fit dans l’espérance de voir Mme de Clèves et d’aller chez elle avec le vidame.

   Mme de Mercœur les reçut avec beaucoup de joie et ne pensa qu’à les divertir et à leur donner tous les plaisirs de la campagne. Comme ils étaient à la chasse à courir le cerf, M. de Nemours s’égara dans la foret. En s’enquérant du chemin qu’il devait tenir pour s’en retourner, il sut qu’il était proche de Coulommiers. A ce mot de Coulommiers, sans faire aucune réflexion et sans savoir quel était son dessein, il alla à toute bride du coté qu’on le lui montrait. Il arriva dans la foret et se laissa conduire au hasard par des routes faites avec soin, qu’il jugea bien qui conduisaient vers le château. Il trouva au bout de ces routes un pavillon, dont le dessous était un grand salon accompagné de deux cabinets dont l’un était ouvert sur un jardin de fleurs, qui n’était séparé de la foret que par des palissades, et le second donnait sur une grande allée du parc. Il entra dans le pavillon, et il se serait arrêté à en regarder la beauté, sans qu’il vit venir par cette allée du parc M. et Mme de Clèves, accompagnés d’un grand nombre de domestiques. Comme il ne s’était pas attendu à trouver M. de Clèves qu’il avait laissé auprès du roi, son premier mouvement le porta à se cacher ; il entra dans le cabinet qui donnait sur le jardin de fleurs, dans la pensée d’en ressortir par une autre porte qui était ouverte sur la foret ; mais voyant que Mme de Clèves et son mari s’étaient assis sous le pavillon, que leurs domestiques demeuraient dans le par cet qu’ils ne pouvaient venir à lui sans passer dans le lieu où étaient M. et Mme de Clèves, il ne put se refuser le plaisir de voir cette princesse, ni résister à la curiosité d’écouter

Sa conversation avec un mari qui lui donnait plus de jalousie qu’aucun de ses rivaux.

   Il entendit que M.de Clèves disait à sa femme : «  Mais pourquoi ne voulez-vous point revenir à Paris ? Qui vous peut retenir à la compagne ? Vous avez depuis quelque temps un goût pour la solitude qui m’étonne et qui m’afflige parce qu’il nous sépare. Je vous trouve même plus triste que de coutume et je crains que vous n’ayez quelque sujet d’affliction. […]

 

  - Eh bien, Monsieur, lui répondit-elle en se jetant à ses genoux, je vais vous faire un aveu que l'on n'a jamais fait à son mari, mais l'innocence de ma conduite et de mes intentions m'en donne la force. Il est vrai que j'ai des raisons de m'éloigner de la cour, et que je veux éviter les périls où se trouvent quelquefois les personnes de mon âge. Je n'ai jamais donné nulle marque de faiblesse, et je ne craindrais pas d'en laisser paraître, si vous me laissiez la liberté de me retirer de la cour, ou si j'avais encore madame de Chartres pour aider à me conduire. Quelque dangereux que soit le parti que je prends, je le prends avec joie pour me conserver digne d'être à vous. Je vous demande mille pardons, si j'ai des sentiments qui vous déplaisent, du moins je ne vous déplairai jamais par mes actions. Songez que pour faire ce que je fais, il faut avoir plus d'amitié et plus d'estime pour un mari que l’on n’en a jamais eu ; conduisez-moi, ayez pitié de moi, et aimez-moi encore, si vous pouvez.

Monsieur de Clèves était demeuré pendant tout ce discours, la tête appuyée sur ses mains, hors de lui-même, et il n'avait pas songé à faire relever sa femme. Quand elle eut cessé de parler, qu'il jeta les yeux sur elle qu'il la vit à ses genoux le visage couvert de larmes, et d'une beauté si admirable, il pensa mourir de douleur, et l'embrassant en la relevant :

- Ayez pitié de moi, vous-même, Madame, lui dit-il, j'en suis digne ; et pardonnez si dans les premiers moments d'une affliction aussi violente qu'est la mienne, je ne réponds pas, comme je dois, à un procédé comme le vôtre. Vous me paraissez plus digne d'estime et d'admiration que tout ce qu’il n’y a jamais eu de femmes au monde ; mais aussi je me trouve le plus malheureux homme qui ait jamais été. Vous m'avez donné de la passion dès le premier moment que je vous ai vue, vos rigueurs et votre possession n'ont pu l'éteindre : elle dure encore ; je n'ai jamais pu vous donner de l'amour, et je vois que vous craignez d'en avoir pour un autre. Et qui est-il, Madame, cet homme heureux qui vous donne cette crainte ? Depuis quand vous plaît-il ? Qu'a-t-il fait pour vous plaire ? Quel chemin a-t-il trouvé pour aller à votre cœur ? Je m'étais consolé en quelque sorte de ne l'avoir pas touché par la pensée qu'il était incapable de l'être. Cependant un autre fait ce que je n'ai pu faire. J'ai tout ensemble la jalousie d'un mari et celle d'un amant ; mais il est impossible d'avoir celle d'un mari après un procédé comme le vôtre. Il est trop noble pour ne me pas donner une sûreté entière ; il me console même comme votre amant. La confiance et la sincérité que vous avez pour moi sont d'un prix infini : vous m'estimez assez pour croire que je n'abuserai pas de cet aveu. Vous avez raison, Madame, je n'en abuserai pas, et je ne vous en aimerai pas moins. Vous me rendez malheureux par la plus grande marque de fidélité que jamais une femme ait donnée à son mari. Mais, Madame, achevez et apprenez-moi qui est celui que vous voulez éviter.

   - Je vous supplie de ne me le point demander, répondit –elle ; je suis résolu de ne vous le pas dire et je crois que la prudence ne veut pas que je vous le nomme.

   - Ne craignez point Madame, reprit M. de Clèves, je connais trop le monde pour ignorer que la considération d’un mari n’empêche pas que l’on ne soit amoureux de sa femme. Et encore une fois, Madame je vous conjure de m’apprendre ce que j’ai envie de savoir.

   - Vous m’en presseriez inutilement, répliqua-t-elle ; j’ai de la force pour taire ce que je crois ne pas devoir dire. L’aveu que je vous ai fait n’a pas été par faiblesse, et il faut plus de courage pour avouer cette vérité que pour entreprendre de la cacher. »

   M.de Nemours ne perdait pas une parole de cette conversation ; et ce que venait de dire Mme de Clèves ne lui donnait guère moins de jalousie qu’à son mari. Il était éperdument amoureux d’elle qu’elle qu’il croyait que tout le monde avait les mêmes sentiments.

                                              Madame de La Fayette

Tag(s) : #Littérature

Partager cet article

Repost 0