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La Princesse de Clèves 2

Mme de Chartres jugeait bien le péril où était  sa fille d’être aimée d’un homme fait comme Monsieur de Nemours, pour qui elle avait de l’inclination. Elle fut entièrement confirmée dans ses inclinations par une chose qui arriva peu de jours après. […]

   Le prince de Condé arriva. Sa qualité lui rendait toutes les entrées libres. La reine dauphine lui dit qu’il venait sans doute de chez le roi son mari et lui demanda ce que l’on y faisait.

«  L’on dispute contre M. de Nemours, Madame, répondit-il ; et il défend avec tant de chaleur la cause qu’il soutient qu’il faut que ce soit la sienne. Je crois qu’il a quelque maîtresse qui lui donne de l’inquiétude quand elle est au bal, tant il trouve que c’est une chose fâcheuse, pour un amant que, d’y voir la personne qu’il aime.

Comment ! reprit Mme la dauphine, M. de Nemours ne veut pas que sa maîtresse aille au bal ? J’avais bien cru que les maris pouvaient souhaiter que leurs femmes n’y allassent pas ; mais, pour les amants, je n’avais jamais pensé qu’ils pussent être de ce sentiment.

M. de Nemours trouve, répliqua le prince de Condé, que le bal est ce qu’il y a de plus insupportable pour les amants, soit qu’ils soient aimés ou qu’ils ne le soient pas. Il dit aussi que, quand on n’est point aimé, on souffre encore davantage de voir sa maîtresse dans une assemblée ; que plus elle est admirée du public, plus on se trouve malheureux de n’être point aimé. Enfin il trouve qu’il n’y a point de souffrance pareille à celle de voir sa maîtresse au bal, si ce n’est de savoir qu’elle y est et de n’y être pas. »

   Mme de Clèves ne faisait pas semblant d’entendre ce que disait le prince de Condé, mais elle l’écoutait avec attention. Elle jugeait aisément quelle part elle avait à l’opinion que soutenait M. de Nemours. […]

   Sitôt que M. de Nemours avait commencé à conter les sentiments de M. de Nemours sur le bal, Mme de Clèves avait senti une grande envie de ne point aller à celui du maréchal de Saint André. Elle entra aisément dans l’opinion qu’il ne fallait pas aller chez un homme dont on était aimée, et elle fut bien aise d’avoir une raison de sévérité pour faire une chose qui était une faveur pour M. de Nemours.

   Mme de Chartres combattit quelque temps l’opinion de sa fille comme la trouvant particulière ; mais, voyant qu’elle s’y opiniâtrait, elle  s’y rendit, et lui dit qu’il fallait donc qu’elle fit la malade pour avoir un prétexte de n’y pas  aller. Mme de Clèves consentit volontiers  à passer quelques jours chez elle pour ne point aller dans un lieu où M. de Nemours ne devait pas être, et il partit sans avoir le plaisir de savoir quelle n’irait pas.

   Il revint le lendemain du bal, il sut qu’elle ne s’y était pas trouvé ; mais comme il ne savait que l’on eut redit devant elle la conversation de chez le roi dauphin, il était bien éloigné de croire qu’il fut assez heureux pour l’avoir empêchée d’y aller.

   Le lendemain, comme il était chez la reine et qu’il parlait à Mme la dauphine, Mme de Chartres et Mme de Clèves y vinrent et s’approchèrent de cette princesse. Mme de Clèves était un peu négligée, comme une personne qui s’était trouvé mal ; mais son visage ne répondait pas à son habillement.

«  Vous voilà si belle, lui dit Mme la dauphine, que je ne saurais croire que vous ayez été malade. Je pense que M. le prince de Condé, en vous cotant l’avis de M. de Nemours sur le bal, vous a persuadé que vous feriez une faveur au maréchal de Saint-André d’aller chez lui et que c’est ce qui vous a empêchée d’y venir.

   Mme de Clèves rougit de ce que Mme la Dauphine devinait si juste et de ce qu’elle disait devant M. de Nemours ce qu’elle avait deviné.

   Mme de Chartres vit dans ce moment pourquoi sa fille n’avait pas voulu aller au bal. […]

   Mme de Chartres n’avait pas voulu laisser voir à sa fille qu’elle connaissait ses sentiments pour ce prince, de peur de se rendre suspecte sur les choses qu’elle avait envie de lui dire. Elle se mit un jour à parler de lui ; elle lui en dit du bien et y mêla beaucoup de louanges empoisonnées sur la sagesse qu’il avait d’être incapable de devenir amoureux et sur ce qu’il ne se faisait qu’un plaisir  et non pas un attachement sérieux du commerce des femmes. «  Ce n’est pas, ajouta- t- elle, que l’on ne l’ait soupçonné d’avoir une grande passion pour la reine dauphine ; je vois même qu’il y va très souvent, et je vous conseille d’éviter, autant que vous pourrez, de lui parler, et surtout en particulier.

   Mme de Clèves n’avait jamais ouï parler de M. de Nemours et de Mme la Dauphine ; elle fut si surprise de ce que lui dit sa mère, et elle crut si bien voir combien elle s’était trompée dans tout ce qu’elle avait pensé des sentiments de ce prince, qu’elle en changea de visage. Mme de Chartres s’en aperçut, il vint du monde dans ce moment, Mme de Clèves s’en alla chez elle et s’enferma dans son cabinet.

   L’on ne peut exprimer la douleur qu’elle sentit de connaître, par ce que lui venait de dire sa mère.

    Elle se sentit blessée et embarrassée de la crainte que M. de Nemours ne la voulut faire servir de prétexte à Mme la Dauphine, et cette pensée la détermina à conter à Mme de Chartres ce qu’elle ne lui avait point encore dit.

   Elle alla le lendemain matin dans sa chambre pour exécuter ce qu’elle avait résolu ; mais elle trouva que Mme de Chartres avait un peu de fièvre, de sorte qu’elle ne voulu pas lui parler.

 

Ce mal paraissait néanmoins si peu de chose que Mme de Clèves ne laissa pas d’aller l’après midi chez Mme la Dauphine : elle était dans son cabinet avec deux ou trois dames qui étaient le plus avant dans sa familiarité.

   « Nous parlions de M. de Nemours, lui dit cette reine en la voyant, et nous admirions combien il a changé depuis son retour de Bruxelles. Devant que d’y aller il avait un nombre infini de maîtresses, et c’est même un défaut en lui ; car il ménageait également celles qui avaient du mérite et celles qui n’en avaient pas. Depuis qu’il est revenu, il ne connaît ni les une ni les autres ; il n’y a jamais eu un si grand changement ; je trouve même qu’il  y en a dans son humeur, et qu’il est moins gai que de coutume. »

   Mme de Clèves ne répondit rien ; et elle pensait avec honte qu’elle aurait pris tout ce que l’on disait du changement de ce prince pour des marques de sa passion si elle n’avait point été détrompée. [ …]

    Lorsqu’elle revint chez sa mère, elle sait qu’elle était beaucoup plus mal qu’elle ne l’avait laissée. La fièvre lui avait redoublé, et les jours suivants elle augmenta de telle sorte qu’il parut que ce serait une maladie considérable. Mme de Clèves était dans une affliction extrême, elle ne sortait point de la chambre de sa mère ; M. de Clèves y passait presque tous les jours, et par l’intérêt qu’il prenait à Mme de Chartres, et pour empêcher sa femme de s’abandonner à la tristesse.

   M. de Nemours, qui avait eu beaucoup d’amitié pour lui, n’avait pas cessé de lui en témoigner son retour de Bruxelles. Pendant la maladie de Mme de Chartres, ce prince trouva le moyen de voir plusieurs fois Mme de Clèves en faisant semblant de chercher son mari ou de le venir prendre pour le mener promener. Il le cherchait même à des heures où il savait bien qu’il n’y était pas, et sous le prétexte de l’attendre, il demeurait dans l’antichambre de Mme de Chartres où il y avait toujours plusieurs personnes de qualité. Mme de Clèves y venait souvent, et pour être affligée, elle n’en paraissait pas moins belle à M. de Nemours. Il lui faisait voir combien il prenait d’intérêt à son affliction et il lui en parlait avec un air si doux et si soumis qu’il la persuadait aisément que ce n’était pas de Mme la Dauphine dont il était amoureux.

   Elle ne pouvait s’empêcher  d’être troublée de sa vue, et d’avoir pourtant du plaisir à le voir. […]

   Mme de Chartres empira si considérablement que l’on commença à désespérer de sa vie ; elle reçut ce que les médecins lui dirent du péril où elle était avec un courage digne de sa vertu et de sa piété. Après qu’ils furent sortis, elle fit retirer tout le monde et appeler Mme de Clèves.

   «  Il faut nous quitter, ma fille, lui dit-elle, en lui tendant la main ; le péril où je vous laisse et le besoin que vous avez de moi augmentent le déplaisir que j’ai de vous quitter. Vous avez de l’inclination pour M. de Nemours ; je ne vous demande point de me l’avouer : je ne suis plus en état de me servir de votre sincérité pour vous conduire. Il y a déjà longtemps que je me suis aperçue de cette inclination ; mais je ne vous en ai pas voulu parler d’abord, de peur de vous en faire apercevoir vous-même. Vous ne la connaissez que trop présentement ; vous êtes sur le bord du précipice ; il faut de grands efforts et de grandes violences pour vous retenir. Songez à ce que vous devez à votre mari ; songer à ce que vous devez à vous-même, et pensez que vous allez perdre cette réputation que vous vous êtes conquise et que je vous ai tant souhaitée. Ayez de la force et du courage, ma fille, retirez-vous de la cour. […] Si d’autres raisons que celle de la vertu et de votre devoir vous pouvaient obliger à ce que je souhaite, je vous dirais que, si quelque chose était capable de troubler le bonheur que j’espère en sortant de ce monde, ce serait de vous voir tomber comme les autres femmes ; mais si ce malheur doit vous arriver, je reçois la mort avec joie, pour n’en être pas le témoin. »

   Mme de Clèves fondait en larmes sur la main de sa mère, qu’elle tenait serrée entre les siennes, et Mme de Chartres se sentant touchée elle-même :

   « Adieu, ma fille, lui dit-elle, finissons une conversation qui nous attendrit trop l’une et l’autre, et souvenez-vous, si vous pouvez, de tout ce que je viens de vous dire.» […]

Mme de Chartres ne songea plus qu’à se préparer à la mort. Elle vécut encore deux jours. 

                                         Madame de La Fayette

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Tag(s) : #Littérature

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