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La Princesse de Clèves 2

   Le gentilhomme de M. de Clèves l’avait toujours observé : il revint aussi à Paris et, comme il vit M.de Nemours partir pour Chambord, il prit la poste afin d’y arriver devant lui et de rendre compte de son voyage. Son maître attendait son retour, comme ce qui allait décider du malheur de toute sa vie.

   Sitôt qu’il le vit, il jugea, par son visage et par son silence, qu’il n’avait que des choses fâcheuses à lui apprendre. Il demeura quelque temps saisi d’affliction, la tête baissée sans pouvoir parler ; enfin, il lui fit signa de la main de se retirer : «  Allez, lui dit-il, je vois ce que vous avez à me dire, mais je n’ai pas la force de l’écouter.

  - Je n’ai rien à vous apprendre, lui répondit le gentilhomme, sur quoi on puisse faire faire de jugement assuré. Il est vrai que M. de Nemours a entré deux nuits dans le jardin de la forêt, et qu’il a été le jour d’après à Coulommiers avec Mme de Mercure.

  -  C’est assez, répliqua M. de Clèves, c’est assez, en lui faisant signe de se retirer, et je n’ai pas besoin d’un plus grand éclaircissement. »

   Le gentilhomme fut contraint de laisser son maître abandonné à son désespoir. Il n’y en a peut être jamais eu un plus violent, et peu d’hommes d’un aussi grand courage et d’un cœur aussi passionné que M. de Clèves ont ressenti en même temps la douleur que cause l’infidélité d’une maîtresse et la honte d’être trompé par une femme.

 

   M. de Clèves ne put résister à l’accablement où il se trouva. La fièvre lui prit dès la nuit même et avec de si grands accidents, que dès ce moment, sa maladie parut très dangereuse. On en donna avis à Mme de Clèves ; elle vint en diligence. Quand elle arriva, il était encore plus mal, elle lui trouva quelque chose de si froid et de si glacé pour qu’elle en fût extrêmement surprise et affligée. Il parut même qu’il recevait avec peine les services qu’elle lui rendait ; mais enfin, elle pensa que c’était peut être un effet de sa maladie. […]

 

   Cependant monsieur de Clèves était presque abandonné des médecins. Un des derniers jours de son mal, après avoir passé une nuit très fâcheuse, il dit sur le matin qu'il voulait reposer. Madame de Clèves demeura seule dans sa chambre ; il lui parut qu'au lieu de reposer, il avait beaucoup d'inquiétude. Elle s'approcha et se vint mettre à genoux devant son lit le visage tout couvert de larmes. Monsieur de Clèves avait résolu de ne lui point témoigner le violent chagrin qu'il avait contre elle ; mais les soins qu'elle lui rendait, et son affliction, qui lui paraissait quelquefois véritable, et qu'il regardait aussi quelquefois comme des marques de dissimulation et de perfidie, lui causaient des sentiments si opposés et si douloureux, qu'il ne les put renfermer en lui-même.
-«  Vous versez bien des pleurs, Madame, lui dit-il, pour une mort que vous causez, et qui ne vous peut donner la douleur que vous faites paraître. Je ne suis plus en état de vous faire des reproches, continua-t-il avec une voix affaiblie par la maladie et par la douleur ; mais je meurs du cruel déplaisir que vous m'avez donné. Fallait-il qu'une action aussi extraordinaire que celle que vous aviez faite de me parler à Coulommiers eût si peu de suite ? Pourquoi m'éclairer sur la passion que vous aviez pour monsieur de Nemours, si votre vertu n'avait pas plus d'étendue pour y résister ? Je vous aimais jusqu'à être bien aise d'être trompé, je l'avoue à ma honte ; j'ai regretté ce faux repos dont vous m'avez tiré. Que ne me laissiez-vous dans cet aveuglement tranquille dont jouissent tant de maris ? J'eusse, peut-être, ignoré toute ma vie que vous aimiez monsieur de Nemours. Je mourrai, ajouta-t-il ; mais sachez que vous me rendez la mort agréable, et qu'après m'avoir ôté l'estime et la tendresse que j'avais pour vous, la vie me ferait horreur. Que ferais-je de la vie, reprit-il, pour la passer avec une personne que j'ai tant aimée, et dont j'ai été si cruellement trompé, ou pour vivre séparé de cette même personne, et en venir à un éclat et à des violences si opposées à mon humeur et à la passion que j'avais pour vous ? Elle a été au-delà de ce que vous en avez vu, Madame ; je vous en ai caché la plus grande partie, par la crainte de vous importuner, ou de perdre quelque chose de votre estime, par des manières qui ne convenaient pas à un mari. Enfin je méritais votre cœur ; encore une fois, je meurs sans regret, puisque je n'ai pu l'avoir, et que je ne puis plus le désirer. Adieu, Madame, vous regretterez quelque jour un homme qui vous aimait d'une passion véritable et légitime. Vous sentirez le chagrin que trouvent les personnes raisonnables dans ces engagements, et vous connaîtrez la différence d'être aimée comme je vous aimais, à l'être par des gens qui, en vous témoignant de l'amour, ne cherchent que l'honneur de vous séduire. Mais ma mort vous laissera en liberté, ajouta-t-il, et vous pourrez rendre monsieur de Nemours heureux, sans qu'il vous en coûte des crimes. Qu'importe, reprit-il, ce qui arrivera quand je ne serai plus, et faut-il que j'aie la faiblesse d'y jeter les yeux ! »                                                                 Mme de Clèves était si éloignée de s'imaginer que son mari pût avoir des soupçons contre elle, qu'elle écouta toutes ces paroles sans les comprendre, et sans avoir d'autre idée, sinon qu'il lui reprochait son inclination pour monsieur de Nemours ; enfin, sortant tout d'un coup de son aveuglement :         

  - Moi, des crimes ! s'écria-t-elle ; la pensée même m'en est inconnue. La vertu la plus austère ne peut inspirer d'autre conduite que celle que j'ai eue ; et je n'ai jamais fait d'action dont je n'eusse souhaité que vous eussiez été témoin.

    -Eussiez-vous souhaité, répliqua M. de Clèves, en la regardant avec dédain, que je l’eusse  été des nuits que vous avez passées avec M. de Nemours ? Ah ! Madame, est-ce de vous dont je parle, quand je parle d’une femme qui a passé des nuits avec un homme.

   - Non, Monsieur, reprit-elle ; non, ce n’est pas de moi dont vous parlez. Je n’ai jamais passé de nuits ni des moments avec M. de Nemours. Il ne m’a jamais vue en particulier ; je ne l’ai jamais souffert ni écouté, et j’en ferais tous les serments…

   - N’en dites pas davantage, interrompit M. de Clèves, de faux serments ou un aveu me feraient peut –être une égale peine. […]

   Je sais, lui dit-il, si je me dois laisser aller à vous croire. Je me sens si proche de la mort que je ne veux rien voir de ce qui me pourrait faire regretter la vie. Vous m’avez éclairci trop tard ; mais ce me sera toujours un soulagement d’emporter la pensée que vous êtes digne de l’estime que j’aie pour vous. Je vous prie que je puisse encore avoir la consolation de croire que ma m »moire vous sera chère et que, s’il eût dépendu de vous, vous eussiez eu pour moi les sentiments que vous avez pour un autre. 

   Il voulut continuer ; mais une faiblesse  lui ôta la parole. Mme de Clèves fit venir les médecins ; ils le trouvèrent presque sans vie. Il languit néanmoins encore quelques jours et mourut enfin avec une constance admirable.

   Mme de Clèves demeura dans une affliction si violente qu’elle perdit quasi l’usage de la raison. Ce mari mourant, et mourant à cause d’elle et avec tant de tendresse pour elle, ne lui sortait point de l’esprit. Elle repassait incessamment tout ce qu’elle lui devait, et elle se faisait un crime de n’avoir pas eu de la passion pour lui, comme si c’eut été une chose qui eût été en son pouvoir.

                                            Madame de La Fayette

Tag(s) : #Littérature

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