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La Princesse de Clèves 2

   Lassé enfin d’un état si malheureux et si incertain, il résolut de tenter quelque voie d’éclaircir sa destinée. « Que veux-je attendre ? disait-il ; il y a longtemps que je j’en suis aimé ; elle est libre, elle n’a plus de devoir à m’opposer. J’ai dû respecter la douleur de Mme de Clèves ; mais je la respecte trop longtemps et je lui donne le loisir d’éteindre l’inclination qu’elle a pour moi. »

   Après ces réflexions, il songea aux moyens dont il devait se servir pour la voir. Il résolut d’en parler au vidame de Chartres et de lui dire le dessein qu’il avait pour sa nièce.

   M. de Nemours alla donc chez le vidame et lui fit un aveu sincère de tout ce qu’il ce qu’il lui avait caché jusqu’alors.

   Le vidame reçut tout ce qu’il lui dit avec beaucoup de joie et l’assura que, sans savoir ses sentiments, il avait souvent pensé, depuis que Mme de Clèves était veuve, qu’elle était la seule personne digne de lui.

   Le vidame lui proposa de le mener chez elle ; mais M.de Nemours crut qu’elle en serait choquée, parce qu’elle ne voyait encore personne. Ils trouvèrent qu’il fallait que M. le vidame la priât de venir chez lui, sur quelque prétexte, et que M.de Nemours y vint par un escalier dérobé, afin de n’être vu de personne. Cela s’exécuta comme ils l’avaient résolu : Mme de Clèves vint, le vidame l’alla recevoir et la conduisit dans un grand cabinet au bord de son appartement. Quelque temps après, M. de Nemours entra, comme si le hasard l’eût conduit. Mme de Clèves fut extrêmement surprise de le voir ; elle rougit et essaya de coucher sa rougeur. Le vidame parla d’abord de choses différentes et sortit, il dit à Mme de Clèves qu’il la priait de faire les honneurs de chez lui et qu’il allait rentrer dans un moment.

   L’on ne peut exprimer ce que sentirent M. de Nemours et Mme de Clèves de se trouver seuls et en état de parler pour la première fois. Ils demeurèrent quelques temps sans rien dire ; enfin M. de Nemours rompant le silence :

   «  Pardonnez-vous à M. de Chartres, Madame, lui dit-il, de m’avoir donné l’occasion de vous voir et de vous entretenir, que vous m’avez toujours si cruellement ôtée ?

     -Je ne lui dois pas pardonner, répondit-elle, d’avoir oublié l’état où je suis et à quoi il expose ma réputation. »

   En prononçant ces paroles, elle voulut s’en aller ; et M. de Nemours, la retenant :

   «  Ne craignez rien, Madame, répliqua-t’il, personne ne sait que je suis ici.

   Mme de Clèves céda pour la première fois au penchant qu’elle avait pour m. de Nemours et le regardant avec des yeux pleins de douceur et de charmes :

   «  Mais qu’espérez-vous, lui dit-elle, de la complaisance que vous me demandez ? Vous méritez une destinée plus heureuse que celle que vous avez eue jusqu’ici et que celle que vous pouvez trouver à l’avenir, à moins que vous ne la cherchiez ailleurs !

- Moi, Madame, lui dit-il, chercher du bonheur ailleurs ! Et y en a-t’-il d’autre que d’être aimé de vous ?

- Puisque vous voulez que je vous parle et que je m’y résous, je le ferai avec sincérité. Je ne vous dirai point que je n’ai pas vu l’attachement que vous avez eu pour moi. Je vous avoue donc, non seulement que je l’ai vu, mais que je l’ai vu tel que pouvez souhaiter qu’il m’ait paru.  

- Tout ce que je puis vous apprendre, Madame, c’est que j’ai souhaité ardemment que vous n’eussiez pas avoué à M. de Clèves ce que vous me cachiez et que vous lui eussiez caché ce que vous m’eussiez laissé voir.

- Comment avez-vous pu découvrir, reprit-elle en rougissant, que j’aie avoué quelque chose à M. de Clèves ?

- Je l’ai su par vous-même, Madame, répondit-il.

   Il commença à lui conter comme il avait entendu sa conversation avec M. de Clèves ; mais elle l’interrompit avant qu’il eût achevé.

«  Ne m’en dites pas davantage, lui dit-elle

M.de Nemours lui apprit alors de quelle sorte la chose était arrivée.

«  Ne vous excusez point, reprit-elle ; il ya longtemps que je vous ai pardonné sans que vous m’ayez dit de raison. Mais puisque vous avez appris par moi-même ce que j’avais eu dessein de vous cacher toute ma vie, je vous avoue que vous m’avez inspiré des sentiments qui m’étaient inconnus devant que de vous avoir vu. […]

 

Hé ! Croyez-vous le pouvoir, Madame ? s'écria monsieur de Nemours. Pensez-vous que vos résolutions tiennent contre un homme qui vous adore, et qui est assez heureux pour vous plaire ? Il est plus difficile que vous ne pensez, Madame, de résister à ce qui nous plaît et à ce qui nous aime. Vous l'avez fait par une vertu austère, qui n'a presque point d'exemple; mais cette vertu ne s'oppose plus à vos sentiments, et j'espère que vous les suivrez malgré vous. 

   - Je sais bien qu'il n'y a rien de plus difficile que ce que j'entreprends, répliqua madame de Clèves; je me défie de mes forces au milieu de mes raisons. Ce que je crois devoir à la mémoire de monsieur de Clèves serait faible, s'il n'était soutenu par l'intérêt de mon repos; et les raisons de mon repos ont besoin d'être soutenues de celles de mon devoir. Mais quoique je me défie de moi-même, je crois que je ne vaincrai jamais mes scrupules, et je n'espère pas aussi de surmonter l'inclination que j'ai pour vous. Elle me rendra malheureuse, et je me priverai de votre vue, quelque violence qu'il m'en coûte. Je vous conjure, par tout le pouvoir que j'ai sur vous, de ne chercher aucune occasion de me voir. Je suis dans un état qui me fait des crimes de tout ce qui pourrait être permis dans un autre temps, et la seule bienséance interdit tout commerce entre nous.

   Monsieur de Nemours se jeta à ses pieds, et s'abandonna à tous les divers mouvements dont il était agité. Il lui fit voir, et par ses paroles et par ses pleurs, la plus vive et la plus tendre passion dont un cœur ait jamais été touché. Celui de madame de Clèves n'était pas insensible, et, regardant ce prince avec des yeux un peu grossis par les larmes: 

  - Pourquoi faut-il, s'écria-t-elle, que je vous puisse accuser de la mort de monsieur de Clèves ? Que n'ai-je commencé à vous connaître depuis que je suis libre, ou pourquoi ne vous ai-je pas connu devant que d'être engagée ? Pourquoi la destinée nous sépare-t-elle par un obstacle si invincible ? 

  - Il n'y a point d'obstacle, Madame, reprit monsieur de Nemours. Vous seule vous opposez à mon bonheur ; vous seule vous imposez une loi que la vertu et la raison ne vous sauraient imposer. 

  - Il est vrai, répliqua-t-elle, que je sacrifie beaucoup à un devoir qui ne subsiste que dans mon imagination. Attendez ce que le temps pourra faire. Monsieur de Clèves ne fait encore que d'expirer, et cet objet funeste est trop proche pour me laisser des vues claires et distinctes. Ayez   cependant le plaisir de vous être fait aimer d'une personne qui n'aurait rien aimé, si elle ne vous avait jamais vu ; croyez que les sentiments que j'ai pour vous seront éternels, et qu'ils subsisteront également, quoi que je fasse. 

Adieu, lui dit-elle ; voici une conversation qui me fait honte : rendez-en compte à monsieur le vidame, j'y consens, et je vous en prie. 
Elle sortit en disant ces paroles, sans que monsieur de Nemours pût la retenir. 

                                                     Madame de La Fayette

Tag(s) : #Littérature

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