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Premier amour ( Extrait 3 )

Je m’assis sur une chaise et longtemps je restai comme dans un enchantement. Ce que je ressentais était si nouveau et si doux !... J’étais sans mouvement ; à peine regardais-je autour de moi ; je respirais lentement, et seulement de temps à autres ; tantôt je riais aux souvenirs, tantôt j’éprouvais un froid intérieur à la pensée que j’aimais, et que cet amour tant attendu, voilà ce qu’il était... Le visage de Zinaïda flottait doucement devant moi dans l’obscurité. Il flottait et ne disparaissait pas. Ses lèvres avaient toujours leur sourire énigmatique ; ses yeux me regardaient un peu de côté, d’un air à la fois interrogateur, rêveur et tendre... comme au moment où je m’étais séparé d’elle.

Enfin, je me levai, je m’approchai de mon lit sur la pointe des pieds, et, doucement, sans me déshabiller, je posai ma tête sur l’oreiller, comme si je craignais de déranger, par un mouvement brusque, tout ce dont mon âme était remplie... […]

Ma « passion » commença dès ce jour. Je me souviens d’avoir ressenti alors quelque chose de semblable à ce que doit éprouver un homme qui est nouvellement entré dans un emploi. Je cessais d’être tout simplement un petit garçon, j’étais un amoureux !

J’ai dit que, de ce jour, commença ma passion ; j’aurais pu ajouter que mes souffrances aussi commencèrent du même jour. Je languissais en l’absence de Zinaïda : rien n’occupait plus ma pensée ; tout tombait de mes mains ; toute la journée je ne songeais qu’à elle.

Je languissais... mais en sa présence, il me semblait que je respirais avec plus de plénitude. Puis, je devenais jaloux ; j’avais conscience de mon peu d’importance. Bêtement je boudais, bêtement j’étais servile ; et, quand même, une force irrésistible m’entraînait vers elle ; chaque fois que je franchissais le seuil de la chambre, c’était avec un tremblement involontaire de bonheur.

Zinaïda devina aussitôt que j’étais amoureux d’elle ; et d’ailleurs, je ne cherchais pas à le dissimuler. Elle se jouait de ma passion : me cajolait et me torturait. Il est doux d’être la source unique, une cause toute-puissante et irresponsable des plus grandes joies et des plus profonds chagrins d’un autre ; et moi, dans la main de Zinaïda, j’étais comme une cire molle.

Ivan Tourgueniev : Premier amour

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