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Premier amour ( Extrait 5 )

Le jeu des fans commença, mais sans les étranges accompagnements, sans folies, sans bruit ; le laisser-aller bohème avait disparu. Zinaïda avait donné un caractère nouveau à nos réunions. De par mon droit de page, j’étais assis auprès d’elle. Elle proposa entre autres choses que celui qui aurait une amende à payer racontât son rêve ; mais cela n’eut qu’une demi-réussite. Les rêves étaient peu intéressants. […]

— Si c’est pour raconter des histoires, dit-elle, alors que chacun, à son tour, en raconte une de son invention... […]

— Écoutez, commença-t-elle, ce que j’ai inventé. Imaginez-vous un superbe palais, une nuit d’été et un bal splendide que donne la jeune reine. Partout de l’or, du marbre, du cristal, de la soie, des lumières, des perles, des fleurs, des parfums, tout le luxe de la richesse...

— Aimez-vous le luxe ?... interrompit Louchine.

— Le luxe est joli, répondit Zinaïda, et j’aime tout ce qui est joli.

— Plus que le beau ? Repartit Louchine.

— C’est probablement quelque chose de très profond que vous dites là, je ne comprends pas. Ne m’empêchez pas de continuer. Alors, le bal est splendide ; il y a beaucoup d’invités, ils sont tous jeunes, beaux, braves, et tous, jusqu’à la folie, amoureux de la reine.

— Il n’y a pas de femmes parmi les invités ? demanda Malevsky.

— Non ! ou... attendez... oui, il y en a.

— Elles sont laides ?

— Splendides ! très belles ! Mais les hommes sont tous amoureux de la jeune reine ; elle est grande et svelte ; elle porte un petit diadème en or dans ses cheveux noirs.

Je regardais Zinaïda, et, dans cet instant, elle semblait nous dominer tous. Sur son front blanc, ses sourcils immobiles, se reflétait un esprit si élevé, une intelligence si sereine, une puissance si impérieuse, que je pensais à part moi :

« C’est toi-même qui es la reine. »

— Tout le monde se groupe autour d’elle, continua Zinaïda ; chacun lui adresse les paroles les plus flatteuses.

— Aime-t-elle qu’on la flatte ? demanda Louchine.

— Quel insupportable ! Il m’interrompt toujours ! Mais qui n’aime pas la flatterie ?

— Encore une dernière question, demanda Malevsky ; la reine a-t-elle un mari ?

— Je n’ai pas songé à cela. Non. Pourquoi un mari ?

— Au fait, c’est vrai ! Pourquoi un mari ? Ajouta en français en se reprenant Malevsky.

— Merci, lui répondit également en français Zinaïda. — Alors la reine écoute ces flatteries, elle écoute la musique, mais ne regarde aucun de ses invités. Six fenêtres allant du plafond au parterre sont largement ouvertes, et laissent voir le ciel foncé parsemé de brillantes étoiles, le jardin obscur et ses grands arbres ; la reine regarde le jardin. Là-bas, près des arbres, est une fontaine qui apparaît blanche et longue, longue comme un fantôme dans la nuit. La reine, à travers les conversations et la musique, entend le doux bruit de l’eau. Elle regarde et pense : « Vous tous, jeunes gens, vous êtes chevaleresques, vous êtes intelligents et riches, vous m’entourez, vous recueillez chaque mot qui sort de ma bouche, vous êtes prêts à mourir à mes pieds, vous m’appartenez ; et là-bas, près de la fontaine, près de l’eau qui murmure, m’attend celui que j’aime, celui à qui j’appartiens, moi. Il ne porte pas de riches habits, des pierres précieuses ; il est inconnu, mais il m’attend, il est sûr que je viendrai, et aucune force ne m’arrêtera quand je voudrai aller à lui, et rester auprès de lui, et me perdre avec lui, là-bas, dans le jardin sombre, au bruit des arbres et au murmure de la fontaine... »

Zinaïda se tut. […]

Je fus longtemps sans pouvoir dormir. Le récit de Zinaïda m’avait frappé. « Est-il possible qu’il y ait là une allusion ? Et y a-t-il réellement quelque chose à en déduire ? Que conclure ? Non, non ! c’est impossible », murmurai-je en me tournant d’une joue brûlante sur l’autre. Mais je me rappelais l’expression du visage de Zinaïda pendant son récit... Je me rappelais les exclamations que Louchine avait laissé échapper au jardin Neskoutchnoïé, le changement inattendu de Zinaïda dans sa manière d’être vis-à-vis de moi, et je me perdais dans mes soupçons. […]

Mon sang bouillonnait, et, de nouveau, mon imagination délirait : « Le jardin, la fontaine » pensais-je. « Et si j’allais au jardin. » Promptement je m’habillai et me glissai hors de la maison.

La nuit était sombre ; les arbres chuchotaient à peine ; du ciel tombait une fraîcheur paisible ; du potager arrivait la senteur du fenouil. Je fis toutes les allées ; le bruit faible de mes pas me gênait à la fois et m’encourageait ; je m’arrêtais, j’attendais ! J’écoutais les battements forts et précipités de mon cœur ; enfin je m’approchai de la haie et je m’appuyai contre un pieu.

Tout à coup, n’était-ce qu’une illusion ? Je vis une silhouette de femme. Je regardai fixement dans l’obscurité en retenant mon souffle. « Qu’est-ce donc ? Sont-ce des bruits de pas que j’entends, ou bien encore les battements de mon cœur ? »

— Qui est là ? Balbutiai-je à peine.

« Qu’y a-t-il ? Est-ce un rire étouffé, un bruit de feuilles, que j’ai entendu, ou un soupir près de mon oreille ? » J’avais peur.

— Qui est là ? Répétai-je encore plus bas.

L’air se troubla un instant. Sur le ciel se dessina une rayure claire ; une étoile filait.

— Zinaïda ? Voulus-je crier, mais le son mourut sur mes lèvres. Soudain tout redevint immobile autour de moi, comme il arrive souvent au milieu de la nuit ; les grillons eux-mêmes arrêtèrent leur crépitement dans les arbres ; on entendit seulement le bruit d’une fenêtre qui se fermait. J’attendis encore et retournai enfin dans mon lit refroidi.

Je sentais une agitation étrange comme si je revenais d’un rendez-vous où je me serais trouvé seul, en passant à côté du bonheur d’un autre.

Ivan Tourgueniev : Premier amour

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