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Premier amour ( Extrait 6 )

Le lendemain, maman annonça qu’on retournerait habiter en ville. Le matin, papa était entré dans sa chambre à coucher et était resté longtemps en tête à tête avec elle. Personne n’avait rien entendu de leur conversations mais maman ne pleurait plus ; elle s’était calmée et avait mangé, seulement elle ne s’était pas montrée et ne changeait rien à sa résolution.

Je me souviens que toute la journée j’errai au hasard, mais je n’allai pas au jardin, pas une seule fois je ne regardai le pavillon, et le soir je fus témoin d’un fait étonnant. Mon père mena sous le bras le comte Malevsky du salon jusqu’au vestibule, et, en présence du laquais, dit d’une voix froide :

— Il y a quelques jours, dans une maison, on a montré la porte à Votre Seigneurie, et maintenant, je ne veux pas entrer avec vous dans des explications, mais j’ai l’honneur de vous annoncer que si vous prenez la peine de venir chez moi encore une fois, je vous jetterai par la fenêtre. Je n’aime pas votre écriture.

Le comte se courba, en se rapetissant, serra les dents et disparut.

On commença les préparatifs du déménagement en ville du côté de l’Arbate où nous avions une maison. Papa, probablement, ne tenait plus lui-même à rester à la campagne ; il avait seulement prié maman de ne pas faire de scandale. Tout se passait en silence, sans hâte ; maman avait même fait dire de saluer la vieille princesse et de la prier de l’excuser si une indisposition l’empêchait d’aller prendre congé d’elle.

J’étais comme perdu, ne souhaitant qu’une seule chose, c’est que tout fût au plus vite fini. Une seule idée me poursuivait : « Comment pouvait-elle, jeune fille, princesse, se laisser aller a une semblable action, sachant que mon père n’était pas libre, et qu’elle, au contraire, avait la possibilité de se marier, quand ce n’eût été qu’avec Belovzorov ? Qu’avait-elle donc espéré ? Comment n’avait-elle pas eu peur de briser tout son avenir ?

« Oui, criais-je, voilà l’amour, voilà jusqu’où peuvent aller la passion et le dévouement ! Et je me souvins des paroles de Louchine : il en est à qui il est doux de se sacrifier. »

Il m’arriva une fois d’apercevoir dans une des fenêtres du pavillon une tache pâle. « Est-il possible que ce soit le visage de Zinaïda ? » pensai-je. Oui, c’était son visage. Je ne pouvais plus me retenir ; je ne pouvais plus me résigner à me séparer d’elle sans lui dire un dernier adieu, je saisis un moment favorable et j’allai dans le pavillon.

Au salon, la vieille princesse m’accueillit de son air ordinaire, à la fois distrait et nonchalant.

— Qu’est-ce donc, mon petit père, que vos parent se sont imaginé de quitter la campagne si tôt dans la saison ? dit-elle en bourrant ses deux narines de tabac.

Je la regardai et je me sentis soulagé : le mot « effet souscrit » prononcé par Philippe me tourmentait : et elle paraissait ne se douter de rien. Du moins cela me semblait ainsi en ce moment.

Zinaïda en robe noire, pâle, les cheveux défrisés, apparut sur le seuil de la chambre voisine ; elle me prit silencieusement par la main et m’emmena avec elle.

— J’ai entendu votre voix, commença-t-elle, et je suis venue tout de suite. Alors, il vous en coûte si peu que cela de nous abandonner, méchant garçon ?

— Je suis venu vous dire adieu, princesse, répondis-je, probablement pour toujours. Peut-être avez-vous déjà entendu dire que nous partions ?

Zinaïda me regarda fixement.

— Oui, je l’ai entendu dire. Je vous remercie d’être venu ; je pensais même que je ne vous reverrais pas. Ne gardez pas de moi un mauvais souvenir. Je vous ai quelquefois tourmenté, mais cependant, je ne suis pas telle que vous me croyez.

Elle se détourna et s’appuya contre la fenêtre.

— Je vous assure, je ne suis pas comme vous croyez, je sais que vous me jugez mal.

— Moi ?

— Oui ! Vous ! ous !

— Moi ! Répétai-je amèrement et mon cœur, de nouveau, trembla comme avant sous l’influence de la même fascination inexplicable et irrésistible.

— Moi ?... Croyez, Zinaïda Alexandrovna, que quoi que vous eussiez fait, et alors même que vous m’auriez tourmenté, je vous aimerais et je vous adorerais jusqu’à la fin de mes jours.

Elle se retourna subitement vers moi et, ouvrant ses mains, elle en entoura ma tête et m’embrassa chaudement et fortement. Dieu sait à qui allait ce long baiser d’adieu ! mais j’en goûtai quand même la douceur ; je savais qu’il ne se répéterait jamais plus.

— Adieu ! Adieu ! Répétai-je...

Elle s’arracha de moi et sortit. Je partis aussi. Je ne suis pas capable d’expliquer le sentiment avec lequel je partis. Je ne désirerais pas qu’une pareille émotion se renouvelât, mais je serais malheureux de ne l’avoir jamais éprouvée.

Notre déménagement s’effectua.

Bien longtemps je fus avant de pouvoir me débarrasser du passé, et bien longtemps je restait avant de me remettre à l’ouvrage. Ma blessure se guérissait lentement, mais contre mon père, je n’éprouvais aucun mauvais sentiment. Loin de là, il semblait grandi à mes yeux. Que les psychologues expliquent comme ils le voudront ce contresens...

Ivan Tourgueniev : Premier amour

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