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                                                                                                                                        Guy-de-Maupassant.jpg

 

Au coude de la rivière, vers Chatou, se montraient sans cesse des barques nouvelles. Un canot couvert d’une tente et monté par quatre femmes descendait lentement le courant. Celle qui ramait était petite, maigre, fanée, vêtue d’un costume de mousse avec ses cheveux relevés sous un chapeau. En face d’elle une grosse blonde habillée en homme, avec un veston de flanelle blanche. Tout à l’arrière, sous la tente, deux belles filles grandes et minces, l’une brune et l’autre blonde, se tenaient par la taille en regardant leurs compagnes.

    Un cri partit de la Grenouillère : « V’là Lesbos » et tout à coup se fait une bousculade effrayante ; les verres tombaient ; on montait sur les tables ; tous dans un délire de bruit, vociféraient : « Lesbos ! Lesbos ! Lesbos ! »

    La rameuse, devant cette ovation, s’était arrêtée tranquillement. La grosse blonde tourna la tête d’un air nonchalant ; et les deux belles filles, à l’arrière, se mirent à rire en saluant la foule.

    Alors la vocifération redoubla, les hommes levaient leurs chapeaux, les femmes agitaient leurs mouchoirs, et tous criaient : « Lesbos !». On eut dit que ce peuple, ce ramassis de corrompus, saluait un chef.

    M. Paul, comme soulevé par une jalousie d’homme, balbutie : « C’est honteux !on devrait les noyer comme des chiennes avec une pierre au coup. »

    Mais Madeleine s’emporta : « Est-ce que ça te regarde, toi ? Ne Sont-elles pas libres de faire ce qu’elles veulent, puisqu’elles ne doivent rien à personne ? Fiche-nous la paix avec tes manières et mêle-toi de tes affaires… »

    Mais il lui coupa la parole : « C’est la police que ça regarde. »

    A l’autre bout du grand café de bois, les quatre femmes entraient et la foule de canotiers venait leur serrer les mains.      

  Elles avaient loué toutes les quatre un petit chalet au bord de l’eau, et elles vivaient là.

    On en parlait beaucoup et l’on chuchotait tout bas des histoires étranges et des visites secrètes de femmes connues, d’actrices, à la petite maison du bord de l’eau.

    Un voisin, révolté de ces bruits scandaleux avait prévenu la gendarmerie, et le brigadier, suivi d’un homme, était venu faire une enquête. La mission était délicate ; on ne pouvait rien, en somme, reprocher à ces femmes, qui ne se livraient point à la prostitution. Le brigadier fort perplexe, ignorant même à peu près la nature des délits soupçonnés, avait interrogé à l’aventure, et fait un rapport monumental concluant à l’innocence.

    On en avait ri jusqu’à Saint-Germain.

    Elles traversaient à petits pas, comme des reines l’établissement de Grenouillère ; et elles semblaient fières de leur célébrité, heureuses des regards fixés sur elles, supérieures à cette foule, à cette tourbe, à cette plèbe.

                              Guy de Maupassant : La femme de Paul (nouvelle)

Tag(s) : #Littérature

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