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Dai Sijie est  un cinéaste et romancier chinois,  né en 1954 dans la province chinoise du Fujian. Il est principalement connu pour ses romans Balzac et la Petite Tailleuse chinoise et Le Complexe de Di qui reçut le prix Femina en2003. Il fait ses études primaires jusqu’à l’âge de douze ans et entre au collège en 1969. Pendant la révolution culturelle (de 1966 à 1976) ses parents, médecins dits « bourgeois réactionnaires » sont mis en prison. Il est envoyé en 1971 dans un camp de rééducation dans un village très difficile d'accès dans les montagnes de la province du Sichuan. En 1974, Dai est autorisé à retourner chez lui. Cette expérience lui servira plus tard d'inspiration pour Balzac et la petite tailleuse chinoise (2000).

 

Balzac et la petite tailleuse chinoise

 

Le chef du village inspectait mon violon. Dans nos bagages c'était le seul objet duquel semblait émaner une saveur étrangère, une odeur de civilisation propre à éveiller les soupçons des villageois.

Nous avions marché toute la journée dans la montagne, et nos vêtements, nos visages, nos cheveux étaient couverts de boue. Nous étions Luo et moi, deux garçons de la ville, fragiles, minces, fatigués et ridicules.

Ce fut en 1971 que nous arrivâmes dans cette maison sur pilotis, perdue au fin fond de la montagne, et que je jouai du violon pour le chef du village. Les visages des paysans, si durs tout à l'heure se ramollirent de minute en minute sous la joie limpide de Mozart. Toutes les œuvres de Mozart, ou de n'importe quel musicien occidental étaient interdites dans le pays.

- Mozart pense au président Mao.

C'est ainsi que Luo avait présenté l'œuvre. Quelle audace ! Mais elle fut efficace : comme s'il avait entendu quelque chose de miraculeux, le visage menaçant du chef s'était adouci. Ses yeux s'étaient plissé dans un large sourire de béatitude.

Telle fut notre première journée de rééducation. Luo avait dix-huit ans, moi dix-sept.

Le Grand Timonier de la Révolution, le président Mao, à la fin des années 68, avait lancé une campagne qui allait changer profondément le pays : les universités furent fermées, les " jeunes intellectuels " furent envoyés à la campagne pour être rééduqués par les paysans pauvres.

Mais ironie du sort : ni Luo ni moi n'étions lycéens. Mes parents exerçaient la médecine. Leur crime consistait à être " de puantes autorités savantes ", qui jouissaient d'une réputation de modeste dimension provinciale. Le père de Luo était une véritable célébrité, un grand dentiste connu dans toute la Chine. Un jour il avait dit à ses élèves qu'il avait refait les dents de Mao et de madame Mao et aussi de Jiang Jieshi, le président de la république avant la prise du pouvoir par les communistes.

Luo fut le meilleur ami de ma vie. La montagne où nous étions était nommée " le Phénix du Ciel ". Aucune route n'y accédait, seulement un sentier qui s'élevait entre les masses énormes des rochers, des pics, monts et crêtes de toutes tailles.

Pour apercevoir un quelconque signe de civilisation il fallait marcher pendant deux jours dans la montagne.

Ni Luo ni moi n'aimions trop travailler dans ce village et ce qui nous effrayait le plus c'etait de porter la merde sur le dos : engrais humain ou animal que nous transportions sur notre échine jusqu'aux champs situés à une hauteur vertigineuse.

Pour les enfants des familles cataloguées comme " ennemies du peuple ", l'opportunité du retour était minuscule : trois pour mille. Mathématiquement parlant Luo et moi étions " foutus ". Il y avait vraiment de quoi se sentir déprimés, torturés, incapables de fermer les yeux.

La princesse de la montagne du Phénix du Ciel avait les yeux les plus beaux du district de Yong Jing sinon de toute la région. C'était la fille de l'unique tailleur de la montagne, un tailleur très demandé qui menait une vie de roi. Lorsqu'il arrivait dans un village, l'animation qu'il y suscitait n'avait rien à envier à une fête folklorique.

Il n'emmenait jamais sa fille avec lui dans ses tournées, et cette décision, sage mais impitoyable, faisait crever de déception les nombreux jeunes paysans qui aspiraient à sa conquête.

Le vieux était parti en tournée lorsque nous fîmes la connaissance de sa fille, la Petite Tailleuseà qui nous demandâmes de rallonger le pantalon de Luo.

Je remarquai que, quand elle riait, ses yeux révélaient une nature primitive, comme ceux des sauvageonnes de notre village. Son regard avait l'éclat des pierres précieuses mais brutes, du métal non poli, et cet effet était encore accentué par ses longs cils et les coins finement retroussés de ses yeux. Il y avait dans ses traits une beauté sensuelle, imposante, qui nous rendait incapables de résister à l'envie de rester là, à la regarder pédaler sur sa machine de Shanghai.

Les mines de charbon, petites, artisanales, restaient le patrimoine commun de tous les villages et étaient toujours exploitées, fournissant du combustible aux montagnards. Ainsi, comme les autres jeunes de la ville, Luo et moi ne pûmes échapper à cette leçon de rééducation qui allait durer deux mois.

Au bout de la sixième semaine Luo tomba malade. Le paludisme. La Petite Tailleusele soigna avec des feuilles appelées " les éclats de bol cassé ". A cette occasion nous fîmes un repas chez le Binoclard pour fêter sa guérison.

Le Binoclard était notre ami. Sa famille habitait la ville où travaillaient nos parents ; son père était écrivain, et sa mère, poétesse. Récemment disgraciés tous les deux par les autorités, ils laissaient " trois chances sur mille " à leur fils bien-aimé, ni plus ni moins que Luo et moi.

Chez lui nous découvrîmes une valise élégante, en peau usée mais délicate. Une valise de laquelle émanait une lointaine odeur de civilisation. Nous supposions qu'il cachait là dedans des livres.

A l'âge où nous avions su lire couramment, il n'y avait déjà plus rien à lire. Tous les livres occidentaux étaient partis en fumée. Confisqués par les Gardes rouges, ils avaient été brûlés en public, sans aucune pitié. Un jour Luo et moi aidâmes le Binoclard, qui avait égaré ses lunettes, à transporter les soixante kilos de riz jusqu'à l'entreprise. Nous étions morts de fatigue. A notre retour, le Binoclard nous passa un livre, mince, usé, un livre de Balzac. Un choix dont la raison nous resta obscure, et qui bouleversa notre vie dans la montagne du Phénix du Ciel. Ce petit livre s'appelait Ursule Mirouët.

Et brusquement, comme un intrus ce livre me parla de l'éveil du désir, des élans, des pulsions, de l'amour, de toutes ces choses sur lesquelles le monde était, pour moi, jusqu'alors demeuré muet. Malgré l'ignorance totale de ce pays nommé la France, l'histoire d'Ursule me parut aussi vraie que celle de mes voisins.

Luo n'était pas encore rentré. Je me doutais qu'il s'était précipité dès le matin sur le sentier, pour se rendre chez la Petite Tailleuseet lui raconter cette jolie histoire de Balzac. J'imaginai comment Luo lui racontait l'histoire, et je me sentis soudain envahi par un sentiment de jalousie, amer, dévorant, inconnu.

Je décidai de copier mot à mot mes pages préférées d'Ursule Mirouet. Comme je n'avais pas de papier, je les copiais directement sur la peau de mouton de ma veste.

La lecture de Balzac avait métamorphosé la Petite Tailleuse.Un jour de repos, Luo emprunta ma veste de peau pour aller la retrouver sur le lieu de leurs rendez-vous, le ginkgo de la vallée de l'amour. " Après que je lui ai lu le texte de Balzac mot à mot, me raconta-t-il, elle a pris la veste, et l'a relu toute seule, en silence. On n'entendait que les feuilles grelotter au-dessus de nous, et un torrent lointain couler quelque part. A la fin de sa lecture, elle est restée la bouche ouverte, immobile, ta veste au creux des mains, à la manière de ces croyants qui portent un objet sacré entre leurs paumes ".

Binoclard refusait maintenant de nous prêter d'autres livres. Un jour sa mère vint le chercher. Un de ses anciens amis lui avait promis, malgré la précarité de sa situation, de lui trouver une place dans sa revue. Pour le départ imminent de Binoclard une fête devait être célébrée dans le village de celui-ci. A cette occasion un buffle avait été sacrifié. Nous avions décidé de mettre en œuvre notre plan de cambriolage pour voler la valise secrète de notre ami.

La nuit tomba. Sur un terrain vide des colonnes de fumée montaient d'un foyer sur lequel était installée une immense marmite où la viande de buffle coupée en morceaux bouillait tout doucement. Des villageois étaient réunis autour du foyer. La scène, vue de loin, avait un air pastoral et chaleureux.

Nous nous glissâmes à l'intérieur de la maison du Binoclard. Dans la cabane flottait un air de déménagement qui nous rongea de jalousie. Nous nous approchâmes de la valise et l'ouvrîmes silencieusement. Les grands écrivains occidentaux nous accueillirent les bras ouverts : à leur tête, se tenait notre vieil ami Balzac, avec cinq ou six romans, suivi de Victor Hugo, Stendhal, Dumas, Flaubert, Baudelaire, Romain Rolland, Rousseau, Tolstoï, Gogol, Dostoïevski, et quelques Anglais : Dickens, Kipling, Emily Brontë…..

Quel éblouissement ! J'avais l'impression de m'évanouir dans les brumes de l'ivresse. Il me semblait que mes mains, devenues pâles, étaient en contact avec des vies humaines.

Luo referma la valise et, posant une main dessus, comme un chrétien prêtant serment, il me déclara :

-Avec ces livres, je vais transformer la Petite Tailleuse. Elle ne sera plus jamais une simple montagnarde.

Durant tout le mois de septembre, après notre cambriolage réussi, nous fûmes tentés, envahis, conquis par le mystère du monde extérieur, surtout celui de la femme, de l'amour, du sexe, que les écrivains occidentaux nous révélaient jour après jour, page après page, livre après livre.

Luo, une hotte sur le dos, un livre de Balzac soigneusement caché, avait rendez-vous avec la Petite Tailleuse, qui n'était encore qu'une montagnarde belle, mais inculte, pour lui faire la lecture.

Grâce aux soins dentaires qu'il avait prodigués au chef du village, Luo obtînt de passer un mois au chevet de sa mère malade.

Avant de partir, il me confia la tâche de veiller sur la Petite Tailleuse.Selon lui elle était convoitée par beaucoup de garçons de la montagne, y compris les jeunes " rééduqués ". Ma tâche consistait à assurer une présence quotidienne à ses côtés, tel le gardien de la porte de son cœur, afin de ne laisser aucune chance aux concurrents de s'introduire dans sa vie privée.

Ainsi tous les matins, tel un flic en civil, j'empruntai le chemin menant au village de la Petite Tailleuse. La hotte en bambou sur le dos, jadis portée par Luo, était maintenant sur mon dos, un roman de Balzac, traduit par Fu Lei, était toujours caché au fond, sous des feuilles, des légumes, des grains de riz ou de maïs.

Entre deux chapitres du Cousin Pons, je participais volontiers aux travaux ménagers. Un jour la Petite Tailleuse me confia qu'elle avait des nausées et que depuis deux mois n'avait plus de règles.

Aucun hôpital, aucune accoucheuse de la montagne n'accepterait de violer la loi, en mettant au monde l'enfant d'un couple non marié. Et Luo ne pourrait épouser la Petite Tailleuseque dans sept ans, car la loi interdisait de se marier avant l'âge de 25 ans. Chaque mètre carré de ce pays était sous le contrôle vigilant de " la dictature du prolétariat ", qui recouvrait toute la Chine comme un immense filet, sans le moindre maillon manquant.

Luo m'avait confié une mission de protection et, fort de mon rôle, je réussis à trouver à l'hôpital de Yong Jing un médecin polyvalent, amateur de littérature.

Je lui proposai un marché : s'il aidait mon amie je lui donnerai un livre de Balzac. Quel choc pour lui d'entendre ce nom !

L'intervention se passa bien. En plus de ce qui avait été convenu, j'offris aussi au médecin Jean Christophe de Romain Rolland, mon livre préféré à cette époque.

Voilà. Le moment est venu de vous décrire l'image finale de cette histoire. Le temps de vous faire entendre le craquement de six allumettes par une nuit d'hiver. C'était trois mois après l'avortement de la Petite Tailleuse.

Luo, l'incendiaire, cet amant romantique, ce grand admirateur de Balzac, était à présent ivre, accroupi, les yeux fixés sur le feu, fasciné, voir hypnotisé par les flammes dans lesquelles des mots dansaient avant d'être réduits en cendres. Tantôt il pleurait, tantôt il éclatait de rire.

La Petite Tailleuse était partie, et ne reviendrait jamais plus nous voir. La veille elle lui avait annoncé son intention de changer de vie, pour aller tenter sa chance dans une grande ville.

Avant de partir elle lui avait parlé de Balzac. Balzac lui avait fait comprendre une chose : la beauté d'une femme est un trésor qui n'a pas de prix.

 Résumé paru dans : http://rosannadelpiano.perso.sfr.fr/ONPA_Dai_Sijie_html.htm#res

Tag(s) : #Biographie

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